Conférence du 2 mai 1997

 

LE MODELE SOCIO-ECONOMIQUE NEERLANDAIS : LES MYSTERES D'UN "MIRACLE"
Par Julius Hosman, Directeur des affaires européennes de Koninklyke Hoogovens,
Président de la Commission Marché européen du patronat néerlandais.


Depuis quelques mois, les bonnes performances du "modèle socio-économique néerlandais" sont sous les projecteurs. C'est surtout en France que l'on parle du "miracle" hollandais. Les Hollandais, eux, sont plutôt flegmatiques à ce sujet. Ils n'en apprécient pas moins l'intérêt des autres pays pour ce "modèle". Etant donnée la situation un peu difficile qui existe en France et en Allemagne, cela vaut la peine pour ces pays de regarder certains exemples éventuellement à suivre. Mais nous préférons rester prudents et réalistes : il est certainement faux de parler de "miracle" hollandais. Deux raisons à cela :
- le "miracle" suppose une intervention surnaturelle ; or, la situation économique des Pays-Bas est principalement le fruit des larmes, de la sueur et du sang des Néerlandais.
- les succès de ce modèle sont généralement surestimés. Qu'en est-il ?

Performances.

- On constate une croissance remarquable du niveau de l'emploi aux Pays-Bas : c'est la croissance la plus élevée de l'Union européenne depuis quelques temps ;
- une croissance du PNB de 3% en 1996 et autant sans doute en 1997 ;
- la productivité horaire est la plus élevée dans le monde ;
- le taux de chômage est de 6,8% de la population active ;
- le déficit budgétaire est actuellement de 2,1%, donc de loin au dessous du critère de Maastricht (maximum 3%)
- la dette nationale est en baisse, assurant une monnaie forte.
- les Pays-Bas sont le plus grand investisseur extérieur de l'Europe
Ainsi sont plus qu'atteints les objectifs stratégiques du gouvernement actuel, gouvernement de coalition présidé par un Premier ministre socialiste, Wim Kok, gouvernement avec des libéraux conservateurs et des libéraux de gauche ("Les Démocrates 66"). Les causes de ces performances?
Il est important de rappeler qu'il y a quinze ans, les Pays-Bas étaient le pays malade de l'Europe. Nous avons tiré avantage de la crise et de notre retard en changeant alors fondamentalement de cap. Les symptômes de notre maladie : des coûts très élevés de notre main-d'oeuvre, l'érosion dramatique des bénéfices de nos entreprises, de nos investissements, une protection sociale excessive, un taux de chômage en forte croissance et un déficit supérieur à 10%. Pour changer de cap, qu'a-t-on fait ?

Changement de cap en 1982

On a introduit, à partir de 1982, par des accords conclus entre les partenaires sociaux - les accords de Wassenaar - une modération des salaires pour une durée de quinze ans. Cette opération a été facilitée par le fait que la demande de travail s'était fortement accrue du côté des femmes et des jeunes. D'où une pression sur les salaires. Les syndicats l'ont accepté.
On a introduit aussi des stimulants du marché sur le terrain de la protection sociale. Cette protection n'a pas été privatisée, nous n'avons pas accepté le modèle américain. L'organisation publique a été réduite : certains éléments ont été privatisés. Le niveau des prestations sociales a été revu à la baisse.


Des secteurs protégés ont été ouverts à la concurrence. La poste a été privatisée ainsi qu'une grande partie du marché de l'énergie.
Le plus puissant facteur de succès a été le large consensus des partenaires sociaux et de l'Etat, chaque partie avec ses propres responsabilités.
La contribution des syndicats était l'acceptation de la modération salariale, la suppression des accords salariaux au niveau national au profit du niveau des secteurs et des entreprises et l'acceptation de davantage de flexibilité au niveau des conditions de travail, l'assouplissement des conditions de licenciement.
La contribution des employeurs était l'acceptation de la réduction du temps de travail de 40 heures par semaine à 36 heures et l'acceptation des emplois à temps partiel (note 1), des embauches plus importantes d'apprentis.

L'Etat acceptait de son côté de procéder à des économies drastiques afin de réduire le déficit budgétaire qui atteignait 10%, en faisant des économies sur la protection sociale. Cette réduction a permis à l'Etat d'alléger la charge fiscale des entreprises. Les salaires nets ont pu ainsi être maintenus à leur niveau. Cette réduction du déficit budgétaire a contribué à l'abaissement des taux d'intérêt, bénéfique pour les entreprises et leurs coûts de production ainsi que pour les consommateurs.

La négociation a souvent été très dure avec les syndicats. Il faut souligner que les dirigeants syndicaux sont respectés aux Pays-Bas . Finalement, on a constaté qu'on a su réussir à combiner une importante croissance de l'économie avec une croissance de l'emploi. Ce n'est une approche ni américaine ni anglo-saxonne. Nous restons dans le modèle "rhénan", qui maintient une protection sociale assez confortable mais compatible avec les impératifs européens, les gens étant libres de s'assurer pour la partie qu'ils ont perdue dans le système officiel de protection.
L'économie de concertation est un point fort des Pays-Bas.Chaque pays a des facteurs positifs. La France, le patronat néerlandais le reconnaît, a sa créativité, son audace à se lancer dans des technologies avancées ou dans l'aménagement de ses infrastructures...

La pause ou la poursuite des efforts.

Le patronat néerlandais, les entreprises sont-ils satisfaits ?
Nous ne sommes pas satisfaits. Il faut, en effet, relativiser ce "miracle". Ne soyons pas infatués.
La tentation est grande de demander une pause dans les sacrifices. Or, il y a encore d'importants problèmes économiques à résoudre.
Il y a d'abord le fait que le chômage réel est beaucoup plus élevé que ne le laisse apparaître les statistiques officielles, cela est vrai dans beaucoup de pays mais spécialement aux Pays-Bas du fait de notre système de protection sociale.

Aux Pays-Bas, entre 25 et 65 ans, 30% des gens sont inactifs : c'est énorme! (note 2)
Il y a beaucoup de chômage caché, pourrait-on conclure. De fait il y a beaucoup de bénéficiaires de pensions d'invalidité. Des gens, certes, ne sont plus capables de travailler du fait de leur handicap ou de leur maladie. Mais si on a un doigt coupé, c'est une raison de se voir sorti de l'entreprise : vous êtes payé alors par l'Etat, alors qu'on peut très bien travailler avec quatre doigts. C'est un exemple. (note 3)
Autre problème: nos routes sont systématiquement bloquées par les embouteillages, faute d'investissements suffisants. Il y a un manque de techniciens qualifiés, ce qui freine l'industrie. Enfin, les technologies nouvelles ne sont pas disponibles, faute de liaison entre la recherche et l'entreprise. C'est mieux en France. Nous devons donc poursuivre nos efforts. Il faut que l'Etat investisse davantage dans les transports et dans les infrastructures de diffusion des connaissances. (note 4)

Dans le domaine monétaire, avec les normes budgétaires de Maastricht la marge d'action pour la politique de développement concurrentiel est restreinte. Les gouvernements ne disposeront plus que de l'arme fiscale, du soutien technologique et du développement des infrastructures. Les gouvernements ne peuvent plus faire beaucoup ; les entreprises doivent prendre des initiatives.
Le gouvernement est-il aussi mécontent que le patronat ? L'année prochaine est une année électorale aussi aux Pays-Bas. Le ministre du travail, socialiste, dit que la réforme du système social est suffisante alors que le patronat veut davantage de flexibilité pour donner du travail à ces 30% d'inemployés. Pas nécessairement pour aboutir au modèle américain. La perspective de ces élections freine le gouvernement. De nouvelles initiatives paraissent difficiles à prendre à l'heure actuelle.

Les facteurs de réussite.

Dans "le mystère" du modèle hollandais, il faut souligner, pour le comprendre, l'importance d'une instance de concertation tripartite très dynamique (syndicats, patronat, Etat ) et de la Fondation du Travail où seuls les partenaires sociaux sont représentés .Dans ces instances, la négociation est permanente. Cette concertation institutionnalisée n'exclut pas la lutte sociale mais celle-ci est canalisée. Ces deux institutions contribuent beaucoup à faire fonctionner le système néerlandais.
Les histoires sociales de la France et des Pays-Bas diffèrent. Un passé féodal pèse en France, moins aux Pays-Bas. Les leaders syndicaux ici sont traités comme
des ministres. Il n'y a pas, comme en France, une aussi grande dispersion syndicale mais seulement un syndicat général neutre et les syndicats chrétiens. Ils ont beaucoup d'adhérents, même si les adhésions ont fléchi dans les années 1980. La syndicalisation reste la plus élevée en Europe. Les accords de Wassenaar de 1982 ont introduit la décentralisation des négociations salariales.
La discipline existe aux Pays-Bas! Les leaders politiques, locaux ou non, ont joué leur rôle. Les réductions budgétaires n'ont pas été faites sans tension au sein de la coalition gouvernementale, mais elles ont été finalement acceptées. Depuis quinze ans, il y a toujours eu des coalitions majoritaires, avec ou sans les socialistes. En 1982, le gouvernement Lubbers n°1 a eu une politique très dure (Les autres gouvernements aussi ensuite), mais Lubbers a su faire accepter les sacrifices. Le consensus a toujours existé sur la question fondamentale Les recommandations des organisations internationales (OCDE, FMI, Union européenne..) allaient dans le sens de la rigueur, la nécessité d'affronter la concurrence également : 80% de nos exportations vont à nos partenaires européens.
Ruud Lubbers a été un homme politique remarquable. L'actuel premier ministre, Wim Kok, ancien leader syndical, a été un praticien de la concertation. De telles attitudes sont des facteurs de réussite. La réussite est là.

Notes de Michel Cuperly, revues par le Conférencier


(1) Précisions de M. Hosman :le temps partiel au minimum 12 heures par semaine est un facteur important de retour à l'emploi : pendant les années 80, les emplois à temps partiel ont représenté plus de 40% des nouveaux emplois et, durant les trois dernières années, 40% des nouveaux emplois sont temporaires, donc fragiles. Le temps partiel est-il choisi ou subi ? Réponse : "il est subi, de plus en plus!"
(2) Selon l'Ocde qui a calculé "un taux de chômage au sens large", lequel inclut les bénéficiaires des pensions d'invalidité, des préretraites, des indemnités chômage, des emplois sociaux subventionnés et de l'aide sociale", ce taux atteignait 27% en 1994 (à peu près le même que dix ans auparavant). La baisse du chômage sur quinze ans à été compensée par la hausse du nombre de personnes "invalides" ou en préretraite (cité par "Conjoncture" février 97. Banque Paribas).
(3) 850 000 personnes (soit 8% de la population employée) bénéficient d'une pension d'invalidité (pension égale à 70% du salaire et supérieure à l'indemnité de chômage) et 150 000 sont en préretraite. ("Conjoncture").
(4) Le gouvernement hollandais a choisi trois secteurs où vont être créés des instituts de haut niveau : l'alimentation, les métaux et les moyens de transport. Les universités, leurs centres de recherche vont mobiliser leurs moyens. L'aéronautique, Fokker, c'est fini ! Le gouvernement a annoncé, les partis politiques sont d'accord, que des milliards de florins seront dégagés dans les trois secteurs cités, ceci sans impôts nouveaux. Des réductions d'impôts sont possibles et seront faites.