Conférence du 16 octobre 1997

 

QUELLES MISSIONS, QUELLES PRIORITES, POUR L'ECOLE.
Exposés de Roger Fauroux, Ancien Ministre, Président de la Commission de réflexion sur l'école et de Philippe Meirieu, Professeur à l'Université Lumière Lyon 2.


Philippe Meirieu évoque les tendances lourdes qui affectent la situation de l'école, les chantiers importants de réformes ouverts par le nouveau ministre; la montée en puissance de l'incivilité. Incivilité qui, notamment, se manifeste par un absentéisme croissant d'élèves, le regard soupçonneux de la société sur ses enseignants "Nous devons réfléchir sur la manière dont le corps enseignant devra retrouver sa légitimité, sa dignité."

Autre élément inquiétant, le "consumérisme scolaire": le désir d'apprendre cède le pas au désir des parents et de leurs enfants d'avoir le plus d'effets possibles pour le moins d'efforts inutiles en cherchant le meilleur rapport qualité-prix. D'où le développement du "zapping scolaire"qui met à mal ce qui restait de la fonction traditionnelle de creuset social qui caractérisait l'école de la République.

Ce creuset social tend à être remplacé par l'apartheid scolaire. Aux uns des écoles bien fréquentées, aux autres une série de déversoirs successifs. Il y a dans le système scolaire une extrême diversité et une très grande inégalité.

Notre école a perdu sa référence éthique, elle est en train de devenir un service. Elle est de moins en moins une institution qui promeut des valeurs. Paradoxalement , au risque de choquer certains, c'est l'enseignement privé catholique qui reste à peu près le seul enseignement à avoir des valeurs de références, même lorsque il ne les met pas en pratique.

Roger Fauroux ne dissimule pas que les propositions de son rapport n'étaient pas d'actualité pour le précédent gouvernement. La Commission qu'il a présidée de novembre 1995 à mai 1996 a fait une analyse assez sévère.

Premier constat : la réforme est partout, sur tout le territoire et les innovations pédagogiques sont souvent excellentes. Mais presque toujours elles sont balbutiantes, non reconnues par l'institution. Trop d'enseignants se dévouent dans la précarité. Le "Mammouth" ne sait pas ce qui se passe sur le terrain.

Second constat: nous disposons en France d'un corps enseignant de grande qualité, qui n'a rien à envier aux cadres de l'industrie pour leur compétence. C'est certainement une réussite du système avec, toutefois, une réserve : les enseignants très médiocres ne sont pas écartés alors qu'ils peuvent être dévastateurs. Les enseignants, pour la plupart, en sont conscients car ils sont aussi parents d'élèves. Il faut tenir compte de la grande vulnérabilité des enseignants en évitant des propos trop sévères dans leur globalité. Il y a toujours un psychodrame qui se joue dans les relations entre le corps social, l'institution et les enseignants. Il faut tenir compte de ce contexte et adapter la stratégie de réforme à ce milieu très spécifique qui est d'une grande susceptibilité.

Autre constat : l'inadéquation des programmes et des méthodes. Il en résulte un développement inquiétant de l'illettrisme.
Roger Fauroux rappelle quelques unes des propositions de sa commission :
Sur le plan pédagogique, appui aux innovations qui portent sur les premiers savoirs. L'apprentissage de comportements axés autour du dialogue, des valeurs de civilité et de citoyenneté.
Au niveau des structures, donner plus d'autonomie aux établissements;"Laisser aux acteurs, à partir d'objectifs clairs et impératifs, une plus grande liberté".
Enfin, sur le plan de l'équité sociale, aider les enfants capables des zones défavorisées en leur réservant des places dans les meilleurs établissements.

Le débat.

Au-delà des points de convergences, plusieurs questions font apparaître des divergences de fond sur les réformes proposées par les orateurs.

Sur la formation professionnelle, à la question : notre école est-elle malade du professionnalisme, d'un apprentissage trop précoce? Philippe Meirieu répond par l'affirmative. Ce sont des missions complètement différentes. Il faut faire en sorte que l'école, en tant que lieu des apprentissages fondamentaux et de socialisation soit dégagée de toute velléité de formation professionnelle durant la scolarité obligatoire.

Pour R. Fauroux, la formation professionnelle peut aussi être éducative. Des enfants très fragilisés peuvent retrouver un équilibre à l'intérieur d'un milieu professionnel, faire l'apprentissage de la ponctualité, de la rigueur dans l'exécution. Au contraire, il faut travailler en synergie avec l'enseignement professionnel, ne serait ce que pour remplir les lacunes et combler les insuffisance de l'école.

Sur la nature institutionnelle de l'école, il est répondu de concert, que l'institution devrait être à l'image des grandes entreprises performantes. Elle devrait être volontariste et jacobine sur les fins et très libérale sur les moyens. Il est indispensable que l'on fixe aux chefs d'établissements et à leurs conseils, par l'intermédiaire des représentants de la nation, des objectifs clairs et affichés : par exemple maîtrise de la langue française et pratique de l'oral, citoyenneté et pratique de la démocratie, initiatives et nouvelles modalités d'évaluation, hétérogénéité des classes considérée comme une valeur. Renoncer à cela, c'est conduire à la privatisation larvée, à la constitution de ghettos. En revanche, il est très important d'être libéral sur les moyens afin de mobiliser toutes les initiatives locales. Aujourd'hui, l'Education Nationale fonctionne à l'inverse : les fins ne sont pas fixées et les enseignants ne savent plus quelles sont les références, alors que les services s'ingèrent dans les moyens en devenant formalistes et taillons, en empêchant trop souvent les équipes éducatives d'aller de l'avant.


Notes de Marc Couturier