Colloque du 18 novembre 1997

 

LE NOUVEAU COURS DE LA CHINE
Interventions de Marie-Claire Bergère, sinologue, Françoise Lemoine (Cepii), Eric Bouteiller (Hec Eurasia Institute et Claude Aubert (INRA)


La Chine en marche vers l'économie de marché ? Oui, mais quelle étrange contradiction entre son dynamisme économique et cet immobilisme politique englué dans une idéologie devenue obsolète ! Sur cette contradiction, l'analyse des observateurs a évolué, note Marie-Claire Bergère. Après Tien an Men (1989), on croyait que le boom économique allait faire sauter le blocage politique. Or l'oppression politique survit avec l'essor du marché et on voit aussi les fragilités de l'essor économique.

1978 : le tournant

L'infléchissement majeur remonte à 1978, avec les réformes de libéralisation économique lancées par Deng Xiao Ping, éliminant le maoïsme et ses hommes, maintenant toutefois la dictature du peuple sous la direction du parti communiste chinois, Pcc, (58 millions de membres) et la triple hiérarchie, Etat, parti, armée dont la clef de voûte est tenue par Jiang Zemin tout à la fois secrétaire général du Pcc, chef d'Etat et président de la commission des affaires militaires. Vingt ans après, l'Etat reste faible, archaïque, peu efficace. Mais le régime a été consolidé au 15ème congrès du Pcc de septembre 1997, même si le parti participe moins à la gestion du pays, même si le recrutement de nouveaux membres passe par des voies curieuses: séances de karaoké, soirées dansantes, promesses de jobs dans les entreprises. Déclin de l'idéologie, donc, mais consensus sur la réforme. Une réforme qui s'est faite en s'appuyant sur les régions à qui une partie de la gestion économique a été dévolue.

Noeuds de pouvoir

Décentralisation mais pas démocratisation, car faite au bénéfice de féodalités économiques, bureaucratiques, véritables "noeuds de pouvoir".La société civile, les forces nouvelles qui s'épanouissent restent tenus à l'écart. Conséquences: le fossé se creuse entre le régime et une société qui mène sa vie propre, se replie sur des formes traditionnelles d'organisation, des clans, des sociétés secrètes, des amicales, des mafias. Cette coupure rend difficile la gestion des mécontentements, potentiellement générateurs de troubles, alors que la privatisation des entreprises d'Etat va mettre à la rue 30 millions d'employés et provoquer des tensions.

Quant à la corruption, elle croit avec le développement des activités, malgré les campagnes du Pcc ("la chasse aux tigres"), sans grande efficacité, "les gendarmes sont aussi les voleurs".
Le régime a desserré son étreinte sur la vie privée. Les gens l'apprécient mais ne cherchent pas pour autant à partager le pouvoir, seule une petite minorité d'intellectuels a des aspirations démocratique. Le régime a perdu sa légitimation idéologique marxiste-léniniste, remplacée par le nationalisme et la quête de la prospérité économique ! Le système résistera-t-il à une crise compromettant cette prospérité ?
La voie choisie par la Chine pour s'engager vers l'économie de marché n'a pas suivie la transition façon pays de l'est. Pas de thérapie de choc, mais une démarche progressive, pragmatique sans stratégie préétablie, observe Françoise Lemoine. Mais, au bout de 20 ans, un système économique qui n'a plus rien à voir avec la manière soviétique initiale.

En trois étapes.

Que de changements ! D'abord, une réforme à l'intérieur du même système (de 1978 à 84); puis, un double système, l'un planifié, l'autre introduisant le marché et des prix négociés, l'ouverture des zones côtières, et d'un système bancaire (1984 à 89). Enfin, après une courte tentative de retour en arrière après Tien an Men (1989) la relance et l'accélération des réformes : 90% des prix sont libres; le plan est démantelé; les capitaux étrangers affluent; la croissance est forte; le poids du secteur d'Etat recule, se maintenant dans quelques grands domaines (pétrole, charbon...).
Les entreprises non étatiques ont des statuts diversifiés. Des PME sont données à bail par les autorités locales. De grandes entreprises ouvrent leur capital aux investisseurs privés...Le système bancaire reste cependant immature et les taux d'intérêt sont toujours administrés; le système fiscal est toujours en chantier depuis 1994. La part du budget de l'Etat dans le produit national est tombé de 35% en 1978 à 10% en 1997, l'inflation ramenée à +2%.

Invendus car invendables

Mais si la croissance, souvent surestimée à +9% l'an atteint en réalité : + 7% ces dernières années, elle est " qualitativement médiocre", aboutissant souvent à créer des stocks invendus parce qu'invendables. La Chine épargne et investit beaucoup. Elle fait néanmoins "une percée remarquable" dans le commerce international. Elle importe beaucoup, la moitié des importations étant destinée à des industries exportatrices. Ce qui signifie que le marché intérieur chinois n'est pas encore véritablement ouvert.
Il est intéressant d'analyser, avec Claude Aubert, à partir du cas significatif du commerce des grains, comment la Chine a libéralisé la production et la distribution de ses productions agricoles : le pays compte 850 millions de ruraux ! C'est en 3 ans, à partir de 1978, que la décollectivisation des campagnes a été menée. Les commerces populaires ont cédé la place à un fermage individuel généralisé, les terres restent propriétés collective des villages.

La décollectivisation des terres, la possibilité, à partir de 1984, pour les paysans de faire des livraisons hors quotas mieux payées (de 50%) ont été des actes fondateurs de la réforme économique, les quotas eux-mêmes ayant été remplacés ensuite par des contrats.

Sur le rôle éminent de la diaspora chinoise - plus de 55 millions de personnes !-dans le développement de la Chine, on se rapportera à l'ouvrage très documenté d'Eric Bouteiller "Les nouveaux Empereurs" (Calmann Lévy).

Notes de Michel Cuperly