Débat du 25 juin 1996


LES ENJEUX ECONOMIQUES MONDIAUX AVANT LE SOMMET DE LYON
Michel Camdessus, directeur général du Fonds monétaire international (FMI),


Je vais vous dire ce que je vais exposer au Sommet mondial de Lyon (des 27 et 28 juin)... La mondialisation, ses risques, nous savons, depuis la dernière crise mexicaine de fin 1994, ce que cela signifie : une dévaluation ratée, celle du peso, dans un contexte de marché mondialisé, dans lequel l'information circule à la vitesse de la lumière, peut entraîner une crise de l'ensemble du système mondial. Un changement de siècle ! L'adoption du plan d'urgence du FMI, du sommet d'Halifax en 1995 a permis d'enrayer la crise...Alerte !

Le radar et le magot.

Pour faire face, le FMI doit

1. disposer d'un "radar transhorizon" pour voir où et quand la crise peut se produire ;
2. disposer d'un magot (considérable...) susceptible d'être mis sur la table sur le champ. Les décisions prises à Halifax doivent être prolongées, améliorées : disciplines de transparence, d'information plus efficaces ; ressources à disposition du FMI accrues.

Ce processus est en cours. Des pays nouveaux apportent leur concours financier, participant à ce qu'on appelle les "Accords généraux d'emprunts", Espagne, Malaisie, Singapour, Thaïlande... et accèdent en même temps aux instances délibératives du FMI. "Nous avons ainsi 50 à 60 milliards de dollars disponibles pour la prochaine crise. Ce n'est pas assez...". Il faut pouvoir faire face au risque de l'instabilité financière, au risque de la marginalisation de pays qui restent au bord de la route, alors que le monde offre des chances de prospérité par l'intégration du plus grand nombre de pays dans le champ des échanges et des investissements. Mais le système tend à se concentrer sur les plus performants.

Fait nouveau : les pays en voie de développement (PVD) tirent la croissance mondiale. Les grands pays industrialisés ont évité la récession, entre 1991 et 1993, parce que, ces années-là, 40 pays émergents ont réussi à croître entre 6% et 10%. Ils deviennent des locomotives de la croissance. Un basculement s'opère : les pays dits industriels faisaient 57% de la production mondiale en 1984 et les PVD 34%. En 2004, ces derniers feront 48%, davantage que les pays industriels (47%). Un renversement qui aura des conséquences géopolitiques majeures. Le G7 doit se préparer à ne plus être ce qu'il était ! Voilà le décor du Sommet de Lyon.

Trois vertus.

Que demander aux pays industrialisés ? Il leur faut pratiquer trois vertus : 1. la responsabilité (ce qui veut dire "rigueur", ou "rectitude dans la gestion des affaires publiques"), cela s'applique aussi aux PVD ; 2. la solidarité. 3. imaginer le changement.
La responsabilité. "L'a peu-près" n'est plus permis, à personne. La rigueur, pour les PVD, s'appelle "l'ajustement structurel", si décrié... Le bon sens, en fait : équilibrer le budget, ne pas créer de la monnaie de singe... 80 pays dans le monde acceptent de se soumettre à ces disciplines. Le monde est en travail, en souffrance, pour accoucher d'un destin meilleur.

Ces sacrifices n'ont de sens qu'orientés vers un développement humain véritable : la rigueur macroéconomique ne peut produire ses effets que si, en parallèle, il y a une réforme de l'Etat : une distribution plus équilibrée des richesses ; une allocation des ressources en faveur du développement humain plutôt qu'aux dépenses improductives, militaires ou autres ; un cadre de sécurité juridique. A défaut, impossible de venir à bout de la corruption, de la criminalité.. "Dans le monde d'aujourd'hui, le développement dépend moins du ministre de l'économie que du ministre de la justice".
La responsabilité, c'est aussi de veiller à la stabilité des systèmes financier et bancaire. Le système financier mondial est en "capilotade". Il y a urgence à resserrer les boulons (avec des règles prudentielles et de contrôle).
La stabilité des changes, vieille bataille ! Les accords du Plaza (en 1985) et du Louvre (en 1987), et la définition des "zones cibles" d'intervention ont porté des fruits. On les a délaissés. Résultat : une crise grave en 1994-95. D'où de nouvelles dispositions, prises ou à prendre, dans la confidentialité.

De l'or pour les pays pauvres.

La solidarité. L'aide internationale au développement est en régression (0,35% du PIB, moitié moins que l'objectif affiché !). Où sont passés "les dividendes de la paix", les 400 milliards de dollars de dépenses militaires évitées ? Il faut provoquer un retournement, reconstituer les fonds de l'Association pour le développement (AID), trouver des ressources nouvelles. J'ai bon espoir de pouvoir obtenir que le FMI vende un peu de son or, pour assurer le financement de prêts à taux zéro aux PVD...
Le changement. Beaucoup à faire, dans beaucoup de domaines : imaginer de nouvelles formes d'aide et d'assistance pour soutenir la nécessaire réforme de l'Etat dans les pays de transition et dans les PVD. On ne sait comment s'y prendre : Haïti a tout l'argent qu'on veut, personne sur place n'est capable de le dépenser convenablement ! L'Angola, la Bosnie, "c'est un casse-tête absolu !". Il faut à un autre niveau réorganiser en profondeur les Nations-Unies. Le G7 n'est pas, ne veut pas être "un directoire mondial". Il faut pourtant une instance capable d'élaborer des stratégies mondiales.

Le FMI, l'Algérie, la Russie.

Michel Camdessus a décrit et justifié :
- les prêts du FMI accordés à l'Algérie (un premier programme pour 1,5 milliard de dollars en 1993, "appliqué héroïquement", puis en 1995, un nouveau programme de trois ans appliqué "à la lettre".
- les prêts du FMI, accordés à la Russie (trois accords successifs pour 21 milliards de dollars), les Russes respectant "au doigt et à l'oeil", et "au mois le mois" les obligations souscrites. "Dans deux ou trois ans, la Russie sera un grand partenaire".

Notes de Michel Cuperly, non revues.