Débat du 28 mai 1996


LES ENJEUX DE LA DEREGLEMENTATION INTERNATIONALE DES TELECOMMUNICATIONS
Michel Bon, président de France-Télécom.

France Télécom est une très importante entreprise de 160.000 personnes avec un chiffre d'affaires de 150 milliards de francs mais dont la rentabilité qui n'est que de 7% (Carrefour : 15%) oblige à engager des réformes. Le contexte mondial, extrêmement favorable au développement des communications, offre des chances à saisir. Encore faut-il comprendre le sens de cette évolution. Sous l'effet des techniques et pour des raisons économiques, le marché classique des télécoms vole en éclat. Jusqu'alors fondés sur des réseaux, les monopoles de fonction publique paraissaient indispensables. Aujourd'hui le coût du réseau est devenu secondaire par rapport au développement commercial et aux services nouveaux. Ces réseaux ont changé de nature : de terrestres ils deviennent hertziens, appuyés sur les satellites, pièces maîtresses de la transmission. Le monopole n'est plus concevable : avec un marché croissant de plus de 10%, les industriels se précipitent, l'innovation induite est effervescente, "c'est une secousse formidable" d'ailleurs appuyée par l'opinion publique qui souhaite libéralisation et concurrence. Une réflexion s'impose pour faire progresser le système économique des télécommunications.

La fonction publique dans le marché des télécoms.

Au lieu de subir l'évolution, il convient de développer une ambition dans ce secteur. Tout incite à préférer un système libéral dès lors que le degré de développement est élevé et que les prix doivent baisser.
. Les autorités de Bruxelles encouragent la concurrence et les baisses massives de prix. Que peut faire, dans ce contexte, France Télécom, affrontée à la Grande-Bretagne qui privatise, aux Allemands, aux parts de marché gagnées par des compagnies privées. "Il nous faut un opérateur national efficace..". "L'Etat, seul, est un mauvais actionnaire, regroupé avec d'autres, cela va !.." Il faudrait donc s'associer et, de préférence, à des opérateurs étrangers pour laisser la concurrence agir pleinement en France avec les nouveaux industriels sur ce terrain (Générale des Eaux, Lyonnaise, Bouygues). Or pour un esprit colbertiste, universaliste et égalitaire tout s'oppose aux nouvelles orientations.

Affirmer, par exemple, la primauté de la concurrence sur le monopole, avoir une ambition mondiale plutôt que nationale, considérer les usagers comme des clients qui peuvent s'adresser à un fournisseur de leur choix, moduler les tarifs selon le niveau de consommation, concevoir des contrats variables selon qu'on est une entreprise ou un particulier, qu'on téléphone peu ou beaucoup, qu'on est un "bon client qui rapporte beaucoup ou un mauvais" qui revient très cher etc... La tarification ne se décide pas par vocation administrative mais selon les règles d'un marché. Faut-il ajouter encore le poids du politique dans un monopole dont les décisions sont étrangères aux règles de gestion des entreprises ? Ou encore, sur le plan des personnels, le poids des statuts et des syndicats? Dans un service public, le personnel évolue selon des règles nationales fixées depuis toujours notamment à l'ancienneté et les syndicats se gendarment pour leur respect. Dans un système concurrentiel, le personnel se gère et se rémunère en fonction de l'offre et de la demande (généralement mieux payé au niveau des cadres, moins bien aux niveaux moyens par comparaison avec les fonctionnaires).

Les méthodes de changement sont en train.

Le conférencier s'avoue stimulé par les enjeux de sa mission. Si lui-même reconnaît qu'il peut échouer, l'entreprise France Télécom ne peut demeurer dans une "culture de monopole" et continuer tranquillement à appliquer les règles de la fonction publique : ce serait une régression inéluctable à travers des crises graves. Il convient d'agir sur des principes d'organisation et sur des mentalités. Ainsi, une réglementation judicieuse doit permettre d'ordonner le passage du monopole à la concurrence. On ne pourra pas interdire les concurrents mais il faudra gérer la situation avec eux en organisant le régime d'interconnexion. La clientèle doit pouvoir choisir les meilleurs services offerts.

Par chance, France Télécom, a une bonne avance technique qu'elle doit encore accroître par ses recherches et l'audace dans les choix ainsi que par une nouvelle politique tarifaire. Le "cash flow" de France Télécom lui confère une avance confortable (17 fois celui de Bouygues !), mais il est des parts de marché qu'on ne retrouve jamais, ratés qui déclenchent chez le personnel crise de moral et raidissement sur les statuts. Ceux-ci doivent cependant évoluer à travers des règles d'embauche nouvelles. Quant aux méthodes de management, il faut compter avec le temps pour que les hauts fonctionnaires deviennent des entrepreneurs. "C'est une vue de l'esprit d'espérer qu'un mastodonte comme France Télécom sera super efficace en 1998..." et le changement managérial devra se faire sans qu'on dispose d'exemples pratiques. "Les Anglais ont organisé la concurrence entre l'opérateur public et un opérateur privé et ils ont modifié les règles chaque fois que l'un allait s'emparer de l'autre !" En France nous ne pouvons pas agir de cette manière où l'on a vu British Télécom privatisé perdre en 10 ans la moitié de ses effectifs et les Allemands, sur ce plan, passer des accords avec les syndicats. Par contre nous avons réussi le changement juridique : en 1990 (Rocard-Quilès) , le téléphone s'est séparé de la Poste, l'Administration est devenue personne morale de droit public et bientôt France Télécom sera une société anonyme (loi de 1966)

Analyser les enjeux le plus clairement possible n'est pas nécessairement réussir la mutation de France Télécom. On ne dipose pas de méthodes sûres de changement pour faire passer avec succès à la concurrence une entreprise publique à statut. On dispose d'exemples étrangers dont aucun n'est transposable tel quel. C'est pourtant dans la voie d'une association avec nos principaux concurrents allemands, anglais, italiens que réside l'obligation de réussite sur notre sol.

Notes d'Henri Douard, non revues par le Conférencier.