Débat du 21 mars 1996


APRES LES ELECTIONS, LE CHAOS RUSSE : LE RECLASSEMENT POLITIQUE, LE DESORDRE ECONOMIQUE, LES TENSIONS SOCIALES
Jacques Sapir, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et à l'Université de Moscou.

L'ordre et le chaos

"Le jardin à la française m'inquiète, le désordre n'est pas complètement inquiétant !" Dans toute Société en évolution, tout ne peut être ordonné et un chaos éphémère est compréhensible si les prémisses d'un nouvel équilibre sont perceptibles. Or en Russie, des tendances incompatibles sont à l'oeuvre parce que les réformateurs - ou prétendus tels - se sont trompés. Sans doute, quelques signes - baisse de l'inflation, occidentalisation des pratiques - seraient en faveur d'une évolution positive. De toutes façons, le prix à payer sera énorme et les stigmates ineffaçables aux yeux de l'histoire.

Trois systèmes économique incohérents

Le marché, le troc, le corporatisme. Le marché est présent dans les grandes cités où l'argent circule, les spéculations de toute nature sont à l'oeuvre, les devises ont une place énorme. Une rente s'accumule, des banques par centaines se sont installées entretenant les commerces les plus douteux, quelques unes avec le pouvoir, gardées par deux cent mille hommes en arme. Le troc est davantage régional, dans le sud, l'ouest et l'est, ou les grands bassins industriels. Sur 75 régions économiques, 40 sont "démonétisées" et fonctionnent sous ce régime avec une articulation entre les entreprises, la région, la municipalité. Le corporatisme, ou une sorte d'économie sociale, met en oeuvre les grandes entreprises avec intégration verticale (par exemple dans le pétrole et la chimie associée). Tout le monde s'accorde pour la fourniture de biens et services complémentaires.

Les malheurs de la Russie

Un conflit ouvert se produit entre ces trois systèmes bien que l'on pourrait reconnaître à une économie vraie une certaine part d'entre eux. Le gouvernement les encourage et se sert d'eux : il lui arrive de payer ses fonctionnaires en nature ou d' admettre qu'ils le fassent d'eux mêmes, d'une manière éventuellement violente. Il lui arrive aussi de prélever ici ou là "des dîmes" pour des opérations inconnues du budget officiel.
Au total, le niveau de vie baisse, on trouve des gens très riches et d'autres extraordinairement pauvres. Les impôts ne sont pas réglés, l'énergie non plus. Pour assurer la survie des populations on procède à des réquisitions et à des distributions gratuites ; les organismes lésés se remboursent à leur manière avec la bénédiction du pouvoir. La Société s'adapte en fait par le renforcement des systèmes patriarcaux et patrimoniaux, les clans et la fidélité des individus à leurs règles, les mafias bien sûr avec leurs méthodes. Chacun est protégé par son groupe s'il y reste. Entre groupes, une violence extrême règne sur les confins, on assiste à une guerre privée avec meurtres et cette criminalité résoud les conflits d'influence et d'intérêt, au milieu d'une population effarée. La Russie féodale a remplacé les Soviets.

La guerre en Tchetchénie : guerre révélatrice.

La vérité officielle assure que la Tchetchénie est associée à la Russie par les liens naturels et politiques et qu'il faut protéger le pipe-line ouest-est et nord-sud qui passe ou passera par Groszny. Tout le reste serait affaire de police. Pas si simple ! Schématiquement, trois courants sont à l'oeuvre dans ce malheureux pays. L'un active les révoltes partout où elles se manifestent pour des motifs de politique intérieure (par exemple les organes de sécurité) ou pour trafiquer (armes, drogue etc...) ; la déstabilisation peut se révéler fructueuse pour la conquête du pouvoir. Le dit pouvoir veut donner de son côté, une leçon aux émules éventuels de la rébellion. Il travaille en force mais voudrait aboutir à la paix. Le troisième courant, niveau premier ministre, entend négocier pour aboutir à un compromis acceptable et montrer l'exemple de la tolérance et de l'intelligence à la "Communauté des Etats indépendants". Ces trois courants s'entrechoquent, d'où l'incohérence et l'ineptie de cessez-le-feu, d'assassinats (le général Romanov), et du désordre dans l'action militaire. "Bloody fiasco" dans lequel les armes aux rebelles leur sont vendues par les forces mêmes de la sécurité et où la garde de Eltsine neutralise l'armée régulière ! La guerre en Tchetchénie exprime la guerre au sein de l'appareil d'Etat.

La reconstitution de l'Etat

Les libéraux ont cru dans leur théorie libérale pour sortir du communisme et on s'aperçoit que l'économie de marché sans la régulation politique est un leurre. Si pour un Français l'idée va de soi, il n'en est pas de même en Russie : "les spécialises russes ne comprennent pas l'Etat dans son ensemble". Les erreurs commises, les inégalité aberrantes, les trafics (la mafia contrôle une bonne partie de la distribution), n'empêchent pas de forts courants commerciaux et d'affaires. A l'Est, les échanges sont énormes avec la Chine par exemple (joint-venture, trocs, etc...) sans action du gouvernement.
Tout peut s'arranger s'il y a un processus de reconstitution de l'Etat et si le pouvoir majoritaire se met en phase avec la société. Les manipulations électorales de Eltsine n'ont pas de chances de sauver le pays avec une assise aussi minoritaire. Peu de peuples ont autant de talents et d'abnégation que les Russes. Il faut absolument que l'Etat se reconstitue grâce à l'union de nouvelles forces politiques qui instaureraient la démocratie. Or "la démocratie est un régime où l'on exige des comptes à l'exécutif et en Russie l'exécutif est hors de critique". Telle est l'équation...

Résumé de Henri Douard, non revu par le conférencier