Débat du 21 février 1996


OU EN SONT LES POURPARLERS DE PAIX PALESTINO-ISRAELIENS ?
Exposé de Leïla Shahid, délégué général de Palestine en France

Un accord déroutant et décevant

Le monde entier a salué l'avancée que constituait la décision des autorités israéliennes de négocier. Sur place, le contexte semblait s'éclaircir, les émeutes cessèrent d'un coup, un grand espoir avait saisi les Palestiniens arabes. Or il a fallu vite déchanter. L'accord est "le plus compliqué de toute l'histoire depuis les Romains" et son interprétation autorise toutes les controverses. Ainsi on n'est pas parvenu à définir ce qu'était exactement "une personne déplacée" ce qui a bloqué toute action visant à s'intéresser à ce sujet-même c'est-à-dire à la plupart des 4 millions de Palestiniens qui vivent en dehors des frontières, soit qu'ils aient fui, soit qu'ils aient été expulsés au cours des conflits de la région depuis 50 ans, soit qu'ils soient descendants de ces mêmes. Or quatre millions, bien qu'on ne dispose pas de statistiques exactes c'est peut-être les quatre cinquièmes de la population d'origine arabe. "Moi même (Leïla Shahid), je n'ai qu'un visa touristique pour aller dans mon propre pays! " La diaspora économiquement aisée peut attendre, peut être même est-elle fixée dans d'autres pays, et ce sont les plus pauvres, les trois millions vivant dans des camps, qui veulent rentrer, d'où les problèmes sans fin qui sont devant nous...

Misères, complication, dépendance

"On a compliqué la vie à tout le monde". Avant les accords, l'on pouvait se déplacer en Cisjordanie assez librement ; aujourd'hui la sortie d'une zone libérée exige un double contrôle, le même processus a lieu pour entrer dans une autre zone, sans compter les contrôles intermédiaires. Ainsi la vie pratique est-elle infiniment plus compliquée aujourd'hui qu'elle ne l'était hier. Pour les marchandises, il en est de même ; la pauvreté devient misère, l'incertitude s'accroît encore. Les incidents conduisent à fermer les frontières. Les Palestiniens sont assiégés. Pour Gaza, pays où le pire dans la pauvreté est atteint depuis longtemps, où l'on dépend pour l'eau, l'électricité, le ravitaillement et tant d'autres choses des régions israéliennes, le blocage des frontières et le refoulement des frontaliers ajoutent à l'indicible. Les aides qui viennent de l'extérieur transitent par des ports israéliens, Gaza n'ayant aucun port. Les autorités font preuve de mauvaise volonté à la moindre incartade..."Quand l'armée a engagé son départ, la population était joyeuse... à peine avaient-ils fini de lever les drapeaux et de célébrer l'avènement de la liberté que les difficultés ont commencé..."

Les acquits et les espoirs

Gaza est automne pour 70% de son territoire, les 30% restant sont bloqués par la présence de colonies israéliennes au nord. Les colons ne veulent pas partir mais le traité prévoit leur départ. Pour la Cisjordanie, c'est 17% du territoire autour de quelques grandes villes qui est rendu aux Palestiniens. En un an et demi, le reste de la région devrait être restitué "mais seulement après négociation". Ce qui, dans le contexte local se prête à toutes les interprétations! Des élections ont eu lieu dans des conditions satisfaisantes et le leader Arafat est confirmé dans ses fonctions. Des élections en Israël vont avoir lieu prochainement. Elles freinent l'application des accords et leur issue est incertaine. Si le Likoud, parti conservateur, l'emporte, il semble que le processus ne sera pas bloqué. La crainte est vive toutefois d' un durcissement et d'un acharnement à défendre les implantations israéliennes. Il faut rappeler que les Palestiniens ont pour eux le droit tel qu'il a été défini par de multiples résolutions votées à l'ONU, sans veto, et avec l'accord des grandes puissances la France comprise. Ainsi la résolution 242 prévoit que les territoires "occupés par la force" devront être évacués. En entrant à l'ONU, Israël a dû reconnaître les droits au retour des réfugiés dans leur pays. Les résolutions seront-elles un jour appliquées ? A ce jour, 1,6 milliard de $ de dons et 800 millions de prêts devraient couvrir les besoins les plus élémentaires. Or une très faible part de ces sommes sont effectivement débloquées. "C'est toujours la Maison Blanche qui décide"... "On débourse si on est content d'Arafat"....

Le destin de Jérusalem

Jérusalem concentre en elle même toutes les ambiguïtés de l'évolution en cours. Les Palestiniens voudraient faire leur capitale de la vieille ville située à l'est. Ils ont admis de n'occuper que 23% de Jérusalem. Mais peut-on y croire un instant quand on constate ce qui se passe sur le site même? Jusqu'alors les Palestiniens étaient les plus nombreux (alors qu'ils sont très minoritaires à l'ouest) ; or les colons juifs n'ont de cesse de s'y implanter. Aujourd'hui leur population dépasse celle des Palestiniens (160.000 contre 150.000). La population arabe, bloquée dans ses murs, est découragée par les vexations et les contrôles. Les chrétiens arabes s'en vont et la plupart ne reviendront pas. Les commerces ou les maisons abandonnés sont repris par des consortiums israéliens qui y installent écoles, centres de réunion ou de prière. Une colonisation insidieuse, dotée de moyens importants, se met en place tandis que sur les collines environnantes des "bunkers" cernent la vieille ville et semblent la narguer. A l'intérieur, on construit des immeubles neufs à plusieurs étages, suprême atteinte à la tradition. Le Vatican, les autorités des diverses religions présentes à Jérusalem sont étrangement silencieuses devant la mise en place d'un pouvoir de fait des Israéliens.

Une situation inadmissible

Aujourd'hui se joue une étrange partie dans une région du monde la plus chargée d'Histoire, et singulièrement dans ce lieu où les religions monotheistes ont leurs racines symboliques. Le processus tel qu'il s'amorce met en évidence d'intenses résistances. Ce que l'on constate aujourd'hui est sur toile de fond d'un espoir théorique, l'accroissement des difficultés économiques et pratiques de ceux qui sont les justes bénéficiaires des accords, ainsi d'ailleurs que la mise en cause accrue de leur dignité.

Notes d'Henri Douard, non revues par le Conférencier