Débat du 9 décembre 1996



LA PROLIFERATION NUCLEAIRE
Exposé de Michel Rocard, ancien Premier Ministre


La commission "Camberra" pour l'élimination des armes nucléaires comprend 17 membres représentant l'Autriche, 7 pays nucléaires dont la Chine et les USA. Elle compte dans ses rangs Mc Namara et Michel Rocard. Son but est d'aboutir à un désarmement nucléaire, sans doctrine préétablie en traitant "la méfiance et les vieux malentendus". Révélation : cent accidents graves sont déjà survenus du fait des armes nucléaires stockées, généralement dans le secret. "Ici même, en Angleterre, 50 à 60.000 Anglais sont contaminés.."

Cette commission voudrait mettre un terme à un passé où les angoisses les plus extrêmes furent vécues. Les protagonistes principaux n'avaient-ils pas "les moyens de faire sauter 100 à 150 fois la planète" ? Faut-il rappeler "les deux visions antagonistes gigantesques" sur la nature du monde et de la société, qui remplissaient les plus parfaites conditions d'un conflit total, et qui, en dépit de tout, n'ont donné lieu qu'à des rodomontades."Je suis de ceux qui pensent aux aspects bénéfiques de l'équilibre par la terreur". Même récemment, l'Irak a provoqué Israël "sans que personne ne bouge".

Les sommes énormes à investir ont ruiné un des belligérants potentiels. Aujourd'hui, la Russie "ne paie pas son armée et n'a même pas de servants pour ses armes". Il subsiste néanmoins une vingtaine d'Etats nucléaires dont beaucoup "sont en délicatesse avec la démocratie et les droits de l'homme". Doit-on redouter la guerre, en particulier de la part de la Chine, plus grand Etat du monde et communiste ? "La Chine n'a jamais envahi personne.... elle n'a pas de raisons sérieuses de jouer de cette arme". (La menace chimique ou bactériologique se traitent presque de la même manière que la menace nucléaire. Les mines anti-personnels sont également en discussion).

M. Rocard retrace l'historique du problème nucléaire sur une base essentiellement politique. Devant la menace suscitée par la prolifération, les Etats ont tenté d'obtenir un accord sécuritaire. Dès 1968 un premier traité de non prolifération est signé, à l'exception de six nations. L'élan étant donné, les deux grandes puissances ont alors commencé d'interminables négociations sur les armes stratégiques et tactiques. Ce sont, à partir de 1972 les premiers accords SALT. En juillet 1987, les fusées des deux protagonistes, sur le théâtre européen, sont éloignées les unes des autres. En fait, il faut attendre 1991 pour une réduction notable des armements, avec contrôle réciproque (Accords Start). "Le volume des arsenaux n'est plus que 3 à 4 fois supérieur aux nôtres" (Start 4). Les années 60 sont loin ! S'il est vrai qu'une arme nucléaire a une durée de vie de 20 ans, les essais nucléaires français récents conférent à la France une rente de situation et, en définitive, Gauche et Droite sont d'accord. En 1995, est signé le Traité de la fin des essais nucléaires. Il reste quelques irréductibles (Inde, Pakistan, Israël, Cuba, Brésil) pour des raisons diverses. Plus grave est la liste des pays qui voudraient se doter d'un armement nucélaire (Iran, Corée, Taïwan, Japon) : "comment les en empêcher, alors qu"Internet" donne les formules !" La vraie crainte n'est peut-être pas de ce côté, mais de groupes mafieux ou terroristes capables d'un chantage infernal. En Russie tout se monnaye. Là ou ailleurs les vols ne sont pas impossibles dans les stocks énormes des arsenaux et il est des militaires et des scientifiques tels des soldats perdus. "On arrête les promeneurs, pas les militaires !". La sécurité et la paix se posent à cet égard en des termes beaucoup moins connus que dans la vie civile...

Le conférencier a ensuite évoqué la pensée stratégique qui n'a cessé d'accompagner les "progrès" nucléaires. En cas de menaces, fallait-il attaquer massivement où attendre l'adversaire, la semonce était-elle possible ou non, la réponse était-elle graduée à l'attaque ou massive, le territoire national était-il le seul défendu ou l'action était-elle portée en territoire neutre ou ami ? Dans toutes ces options posées à l'OTAN, de Gaulle, cavalier seul, a eu une réponse originale qui a fait école : défense unique du territoire national, réponse graduée ou réponse nucléaire quelle que soit la forme de l'attaque.

La menace de guerre a, comme on l'a vu, ruiné l'URSS, affecté bien des budgets, y compris ceux des armes classiques. En 1980, le potentiel des moyens de l'armée française était inférieur de moitié à celui de la Bundeswehr!

Que faire des stocks désormais inutiles ? La Cogema, (M. Rolland Piègue) a bien voulu nous donner son point de vue sur le devenir du plutonium militaire. Le voici :

Une vingtaine d'années seraient nécessaires pour éliminer les quelque 500 tonnes d'uranium enrichi et 50 tonnes de plutorium militaire en cause (cf. Sommet de Moscou G7+1, avril 1996). Trois solutions sont possibles : la combustion mixte uranium-plutonium (Mox) ; la vitrification et l'enfouissement du plutonium mélangé à des produits de fission ; le stockage géologique profond en puits (solution écartée actuellement).

Le retraitement combustion est la solution la mieux connue, la plus productive, éprouvée industriellement dans plusieurs pays. La Russie souhaite utiliser le plutonium, s'attachant à son contenu énergétique dans des réacteurs électrogènes. La France fabrique un combustible mixte uranimum-plutonium irradié en réacteur (programme similaire en Suisse, Allemagne, Belgique ) et le brûlera dans la moitié de son parc. Les USA irait ver le retraitement/recyclage du plutonium par parallélisme avec les Russes. La vitrification est également retenue (pour un tiers du stock) mais la mise au point prendra du temps.
Une coopération internationale déjà engagée va se développer entre tous les Etats concernés. Le Japon et le Canada aimeraient y participer. Les USA sont opposés à tout transfert de matière de qualité militaire dans un pays tiers.

Notes de Henri Douard