Conférence du 21 mars 1996


L'INSECURITE EN AFRIQUE NOIRE
Louis Sanmarco, ex gouverneur de l'Oubangui-Chari


Pourquoi parler d'insécurité en Afrique ?

Si en Afrique noire francophone, il n'y a pas de troubles notoires comme en Sierra Léone ou au Rwanda, on ne peut faire l'impasse d'insécurités réelles qui sont à la fois :

La situation des paysans s'est considérablement dégradée : les prélèvements abusifs sur leurs produits ont fait chuter leurs ressources financières, et ce, malgré des progrès techniques énormes réalisés en agriculture, en particulier sur le cacao, le coton... Le profit dont auraient pu bénéficier les producteurs était presque nul, tandis que la"nomenklatura" en bénéficiait.
En outre, la grande dévaluation du franc CFA décidée à à Dakar le 11 janvier 1994 (une diminution de 50 pour cent du franc CFA) a créé un choc dans les pays concernés. Les situations acquises ont été progressivement bouleversées. Des fonctionnaires ont résisté à ces ch
angements.
Cependant, la surévaluation du franc CFA avait défavorisé les exportations de produits vivriers et favorisé l'importation d'autres produits bon marché (viande, farine de blé et même riz venant de Thaïlande). Le marché intérieur était perdu pour l'Afrique (cacao, coton... ). Les paysans ne pouvant plus vivre quittent la brousse et viennent gonfler les effectifs urbains.

Situation actuelle

La situation des Etats africains explique, en grande partie ces faits. Les Etats actuels sont faibles, il n'y a pas de nations en Afrique : Les Africains n'étaient pas préparés à l'indépendance, lorsque dans les années 44-46, la France a revu sa politique coloniale pour une politique libérale d'autonomie progressive (citoyenneté accordée à tous, suffrage universel, élection d'assemblées territoriales...), elle a transféré à l'Afrique noire son propre système politique : des élections ont eu lieu, avec des partis calqués sur les partis politiques français, mais qui peu à peu, sont devenus spécifiques et ont favorisé l'émergence de petits groupes centrés autour de leur ethnie. On a pu parler de balkanisation de l'Afrique. Dans bien des cas, il est difficile de parler d'Etat véritable : Une des difficultés principales à surmonter, c'est le tribalisme, c'est dire la volonté, pour un groupe aussi réduit que possible, de vivre en commun, sans se mélanger à d'autres. Dans la savane , chaque groupe est relié par une histoire commune ( ascendance - langue...).

Ce sont souvent des mosaïques de clans, et c'est cela qu'il faut unir pour construire un Etat. Ainsi, au Cameroun, on aurait 4 ou 5 Etats si l'on avait suivi la population. Les gouvernements africains, pour faire l'unité de leur pays, ont agi selon la culture reçue dans leur propre "tribu", et ils ont souvent utilisé des solutions de force, tel le despotisme, pour tenter de créer un Etat. (Ex. du Bénin, du Sénégal, du Cameroun). Mais devant l'incapacité des dirigeants à faire régner l'ordre, une nouvelle force, celle des armées, a émergé, essayant de faire face à la pagaïe et à la corruption : il y a eu une série de putchs mais qui, en général, ont apporté un mieux-être au pays. Lorsque l'indépendance est intervenue, elle s'est traduite par un transfert de charges aux jeunes "Etats" qui n'étaient pas prépararés à cette indépendance, et les Africains ont hérité d'une fonction publique faite pour la France : on a supprimé l'AOF et l'AEF (qui fonctionnaient comme des caisses de compensation ) ; on a multiplié les états-majors, créé une diplomatie, institué des armées nationales "coûteuses", et la France a continué à traiter Etat par Etat aux dépens d'actions communes.

Les frontières héritées de la colonisation sont ce qu'elles sont, mais l'OUA, créée en 1963, a décidé de ne pas y toucher, car il y aurait des risques d'explosion. La France n'a pas su apporter à l'Afrique, au moment voulu, les mesures de rigueur et d'accompagnement nécessaires. Elle a cherché à "colmater les brèches" avec l'apport de moyens financiers coûteux et inopérants qui ressemblent davantage à un assistanat, et qui sont en réalité un frein pour une véritable indépendance de ces pays.

Remarque d'un Africain né après la colonisation

La parenthèse coloniale a détruit les grands empires africains bâtis autour d'un grand territoire (le Mali - le Ghana) qui représentait un modèle pour les Africains comme "idée de la nation". Ceux qui actuellement nous gouvernent ont fait ce qu'ils pouvaient mais se sont repliés sur leur propre territoire.

Aujourd'hui, on parle d'insécurité dans les grandes villes, on parle peu de l'Afrique des villages : c'est pourtant sous l'arbre à palabres que l'Afrique doit redécouvrir la démocratie, avec sa propre culture et en dehors des modèles importés de l'Occident. Il faut dépasser les frontières, retrouver l'Afrique des empires pour retrouver les grands espaces économiques. Il ne faut pas s'arrêter à de mini conflits. L'Afrique va dans le bon sens.

Résumé de Jacqueline Tenet-Mercier