Conférence du 23 février 1996


LES TENSIONS EN ASIE CENTRALE EN PARTICULIER AU CAUCASE
Exposé de Olivier Roy, Chercheur au CNRS

Trois ensembles avec des histoires différentes existent en Asie centrale et au Caucase. (Cet exposé sera surtout consacré au Caucase) :

1. L'Asie Centrale englobe les cinq républiques ex-soviétiques : Kazakhstan, Usbekistan, Kirghistan, Turkménistan, et Tajikistan. Elles étaient des émirats ouzbec sans trop de légitimité, mais indépendants, concentrés dans les villes peuplées de sujets persanophones (ou tadjik). On avait adopté le persan comme langue de culture, de cour, d'administration, et on était strictement fidèle à l'Islam Sunniste. Dans ces émirats d'Asie Centrale, les Russes ont fait une politique de colonisation analogue à celle de la France au Maroc ou des Anglais en Inde.
2. Le Nord Caucase : constitué de dizaines de groupes ethniques et de langues : tchétchène, tcherkesse, sans intercompréhension entr'elles, etc.. et aussi des langues turques comme le Koumik, le Nogaï, le Balkar, le Karachaï, langues indo-européennes comme l'arménien, l'ossète, rattaché aux langues iraniennes de l'est, (parlées autrefois par les Scythes), le patchoun d'Afghanistan et les
petites langues du Pamir. Le Caucase du Nord est donc un "conservatoire de langues". Les zones du Nord Caucase n'ont jamais eu d'unité politique. Les ethnies avaient fait allégeance à l'Empire Ottoman, surtout quand elles étaient "pressées" par les Russes. Sur le plan religieux, on pratique un Sunnisme très pur, récent, datant parfois de la fin du 18 ou 19ème siècle qui joue un rôle politique important, pour faire une certaine unification des ethnies en cas de crise. Quand la crise est finie, les droits des clans reprennent et on se bat pour des raisons locales. L'histoire de la Tchétchénie peut être expliquée ainsi, notamment avec l'intervention des Russes en 1991, qui, eux, n'ont rien compris à ces mécanismes claniques. L'Islam du Caucase du Nord est très fondamentaliste, mais éloigné des débats théologiques : c'est un Islam militant et tribal.
3. Le Sud Caucase avec trois pays, l'Arménie et la Géorgie, deux vieux royaumes depuis longtemps chrétiens, dans la mouvance orthodoxe, très individualistes et l'Azerbaïdjian, relativement récent mais espace géographique d'origine très ancienne puisque ce pays n'est autre que l'Atropatème des Grecs, qui va du Caucase à Tabriz, en Iran actuel. Il est peuplé de populations mélangées, en partie d'origine iranienne, "persianisées" au début du 1er millénaire, soumis aux invasions turkmènes vers les 12/13èmes siècles, ce qui a abouti à une "turquification" de la vieille population iranienne de base. Les Azéris ne sont pas des Turcs alors que les Iraniens persénophones sont des Persans. La religion est la même : le "Chiisme". C'est à partir de cette région et à cause du chiisme que l'Iran moderne s'est constitué au 16-17è siècles. Donc l'Azerbaïdjian a une personnalité propre assez récente. Pendant longtemps les Azeris se considéraient comme le noyau "dur" des partisans du Shah d'Iran.

Sur la plan religieux, il n'y a pas d'uniformisation chez les musulmans. Les Azeris ont été islamisées très tôt mais sont passés au Chiisme à la fin du 15ème. Ce passage a été une décision politique : les tribus turkmènes, qui "tenaient" le territoire Azeri, vivaient un genre de "syncrétisme" musulman mêlé de chamanisme, que l'on retrouve en Turquie et en Syrie. C'était la divinisation d'Ali, le gendre du Prophète, ce qui est une hérésie pour tous les musulmans orthodoxes. Quand l'Iran s'est formé, il a fallu trouver une forme plus pure de "Chiisme" que l'on est allé chercher chez les Chiites de Bassorah. C'est donc ce Chiisme très classique qui est professé dans tout l'Azerbaïdjian.

C'est le système russe puis soviétique qui va suciter une tendance à une certaine unification. Mais c'est le régime soviétique qui finalement a institué et figé les clivages actuels.

La colonisation tsariste a commencé ce mouvement d'une façon assez bienveillante, notamment en Azerbaïdjian, lequel a été cédé à la Russie par traité (1813 et 1828). Les Russes (et les Soviets) ont toujours considéré que les frontières étaient ici provisoires en raison de la présence de l'Iran (où vivent de nombreux Azeris). Sur le plan religieux, le régime tsariste s'est abstenu de faire du prosélytisme chrétien orthodoxe, alors qu'il en faisait dans les autres régions. Les Russes se sont abstenus aussi de faire du peuplement de population. Bakou est devenue une ville "internationale" à cause du pétrole.

De même l'Arménie a été cédée à la Russie par l'Iran par le traité de 1828. Quant à la Géorgie, elle s'est ralliée à la Russie au 19ème siècle. Par contre, au Nord Caucase, les Russes ont fait des guerres de conquête au 19ème siècle, guerres sans fin quelquefois. En particulier, soulèvements en 1918-1919, en 1944-1945 et actuellement. On ne fait pas de peuplement, mais des points de surveillance des tribus. On joue le "conservatisme" social. Les Soviétiques, inventeur du concept de nationalité, ont pris la langue comme critère : tout groupe, utilisant une langue particulière, avait droit à son autonomie. Les gens se sentaient unis, non par des sentiments nationaux, mais par des liens de clan, réels ou supposés. Entre ces clans, il y avait des "vendettas", très célèbres au Caucase. Les Indépendantistes d'aujourd'hui ne font qu'utiliser la logique stalinienne des principes de nationalités. Certaines langues ont servi de moyen de communication : l'arabe d'abord, plus tard, au 19ème, le turc. Quand la soviétisation est arrivée, c'est le russe qui a servi de langue véhiculaire. C'est encore le cas aujourd'hui, pratiquement dans tout le Caucase. Les Soviets vont utiliser le critère de langue, avec une hiérarchisation arbitraire : il y aura une "nation" azeri mais pas une nation "arars", par exemple.

En bref il y aura des "niveaux hiérarchisés" : le niveau zéro de développement correspondant à une langue avec un journal mais sans territoire, les autres niveaux correspondant à un "district autonome", puis au "territoire autonome", à la "République autonome", à la "République socialiste soviétique autonome", etc...avec des emboitements de districts ou de territoires dans des républiques etc..., ce qui explique les structures actuelles de pays comme l'Arménie, la Géorgie etc..Il en résulte une série de symétries avec des statuts politico-administratifs différents. On est ainsi sûr que les peuples se battront toujours entre eux. Après l'effondrement de l'Empire soviétique, l'effet pervers de sa politique s'est poursuivi : des fictions politiques ont acquis une réalité. Les positions des dirigeants, communistes du temps des soviets, étaient données à des membres éminents des clans et non à des "parachutés" de Moscou. Certains dirigeants, qui étaient des membres du parti communiste, sont restés à leurs postes pour des raison liées à leur appartenance à un des clans.

Dans les Etats fondés sous les Soviets et qui ont conservé leurs liens anciens, l'administration fonctionne donc sur des répartitions de type clanique, comme au Liban. Cette organisation a continué après l'effondrement de l'empire soviétique. On voit ainsi comment l'appareil communiste a été le lieu de formation et de mise en place des nationalités actuelles... Par contre, l'opposition au communisme, qui existait avant, a tenté d'accéder au pouvoir mais avec fiasco total (comme dans les Pays baltes) dû au fait qu'ils étaient peu ou pas dans le système des clans. Donc ceux qui gouvernaient le pays autrefois (communistes) sont revenus, mais avec un discours nationaliste (cf. Chevernadzé en Géorgie).
Donc il y a aujourd'hui, en Trans-Caucasie, trois Etats autonomes, qui ont tous les attributs d'Etats, mais qui, par le jeu des frontières, sont en conflit avec les deux autres et à l'intérieur d'eux-mêmes. Au nord du Caucase, il existe une multitude de groupes, dont aucun n'a la stature d'un Etat, sauf la Tchétchénie, qui discutent avec la Russie quand c'est inévitable et qui peuvent être en lutte armée chez eux entre groupes différents. La situation actuelle est essentiellement déterminée par la Russie : les frontières de la Russie sont en partie arbitraires, mais aujourd'hui, on ne peut pas jouer avec celles-ci, surtout si elles sont internationales. Les Russes n'ont aucune coopération positive avec les pays d'Asie ou du Caucase.

La Banque Centrale de Russie a supprimé la zone "rouble". Même pour la télévision, l'influence russe diminue de par volonté de Moscou. Néanmoins les Russes continuent une politique de "contrepoids", par exemple, ils arment les Ossètes du sud contre les Arméniens, etc.... Mais si ces petits mouvements réussissent trop bien, les Russes aideront alors leurs adversaires. La politique actuelle de Moscou est donc une politique d'entretien des conflits à un niveau "gérable". Les seules ethnies qui aient aujourd'hui tendance à constituer un embryon d'Etat, sont celles du Nord, notamment les "Tcherkesses". Enfin, contrairement aux dires des Russes, les critères religieux ne jouent pas de rôle. Moscou peut aider par exemple des fractions musulmanes contre des peuples chrétiens (ou vice-versa). Ces critères sont donc fabriqués après coup dans des buts de propagande et pour tâcher d'obtenir le silence de l'Occident sur ce qui se passe. Il y a donc des conflits ou des micro-conflits de type nationaux qui sont attisés par une grande puissance qui n'a plus les moyens de sa puissance et ne s'en console pas, ce qui la rend dangereuse.

Résumé de Robert Vincent, non relu par le Conférencier