Conférence du 2 avril 1996


LE MONDE DES REFORMES, PROTESTANTISME ET SOCIETE EN EUROPE
Jean-Paul Willaime, sociologue, directeur d'Etudes à l'Ecole pratique des hautes études

Quelques données de base

Le protestantisme est l'une des trois grandes expressions du christianisme à côté du catholicisme et de l'orthodoxie. Une expression du christianisme qui remonte au 16ème siècle, quand le moine Martin Luther a affiché des thèse pour protester contre le trafic des indulgences et élevé une protestation contre certaines pratiques de l'Eglise romaine de cette époque. Martin Luther ne voulait pas pour autant fonder une nouvelle Eglise et c'est parce que sa protestation religieuse a rencontré les intérêts d'un certain nombre de politiques, princes et magistrats allemands, qui souhaitaient également secouer la tutelle de Rome, qu'elle a pu déboucher sur la constitution de nouvelles Eglises qui se sont appelées alors Eglises protestantes (diète de Spire en 1529).

Les sujets devant avoir la religion de leurs princes, cela a contribué à la fixation d'une certaine géographie confessionnelle de l'Europe. A partir du principe de la "sola scriptura", la Bible comme fondement de la légitimité, de la pratique religieuse, de la conduite des chrétiens, le protestantisme a enclanché une certaine désacralisation de l'institution ecclésiastique. Ce principe a abouti à un monde d'Eglises protestantes (luthériennes, calvinistes, baptistes, méthodistes etc...) incarnées dans des territoires, à un monde pluriel au plan ecclésiastique, (second par rapport au message transmis) et également à une décléricalisation du prêtre (le pasteur est un laïc formé théologiquement pour pouvoir prêcher correctement l'Evangile et administrer correctement les sacrements). Une façon différente de vivre le christianisme, une autre approche de l'Eglise et des sacrements (réduits au baptême et à l'eucharistie) et un type particulier de relation au monde.

Délimitation du monde protestant

Le protestantisme ayant lui-même introduit un principe de contestation de ses propres institutions ecclésiastiques, son histoire est faite de diverses dissidences. Un protestant qui trouve que son Eglise n'est pas assez fidèle aux données bibliques se sent suffisamment libre pour rejoindre une autre Eglise, voire s'il est théologien, pour en fonder lui-même une autre. Le protestantisme à travers l'allemand Luther, le français Calvin, le suisse Zwingli, l'écossais Knox est un phénomène éminemment européen qui s'est profondément inculturé dans les cultures régionales et nationales.

A partir de ses traductions en langues vernaculaires, la pénétration de la Bible a été forte ; elle s'est facilement coulée dans les cadres politiques des sociétés nationales. Ce qui caractérise le monde protestant c'est qu'il fait référence à des territoires, qu'il a ainsi participé à la formation des sociétés modernes, et a été un élément de l'affirmation des identités nationales de maints pays d'Europe. Mais au-delà il s'est aussi largement exporté à travers le monde. Forte présence protestante en Amérique du Nord, en particulier aux Etats-Unis, mais aussi en Afrique, en Asie, et en Océanie à travers l'intense activité des sociétés de mission. Le protestantisme à l'échelle mondiale est organisé par famille confessionnelle (fédération luthérienne mondiale, alliance réformée mondiale, alliance baptiste mondiale, fédération méthodiste mondiale etc..) et toutes ces familles se retrouvent au sein du Conseil oecuménique des Eglises (plus de 320 Eglises)

Protestantisme et société en Europe

Géographie religieuse et géographie politique sont imbriquées en Europe (90% de luthériens en Norvège, Suède, Danemark , Islande 50% en Allemagne, Pays-Bas, forte représentation en Hongrie et Europe Centrale, Angleterre anglicane, Ecosse presbytérienne, Pays de Galles méthodiste...) :

- pour l'histoire de la France, la révolution française est date cardinale ; elle a engendré un conflit frontal entre le politique et l'Eglise catholique.
- pour l'histoire allemande, c'est la division confessionnelle, c'est la réforme. Difficulté d'appliquer la reconnaissance au pluralisme et pour la minorité catholique en Allemagne a être pleinement intégrée car longtemps l'élite économique, politique, militaire a été dominée par les protestants. Le souci du pouvoir politique aujourd'hui encore est pour le régime des cultes, de respecter scrupuleusement la neutralité confessionnelle et de rechercher un équilibre entre les deux grandes Eglises, catholique et évangélique (corporations de droit public bénéficiant d'un impôt de cours de religion dans l'école publique et de représentations au Parlement).

En France depuis 1905 seule l'Alsace-Moselle bénéficie d'un régime spécial de concordat pour les cultes reconnus (l'Islam pose problème aujourd'hui). La construction de l'Europe est un défi particulier pour le protestantisme en raison de sa forte insertion dans les cadres nationaux d'où un certain retard Il n'empêche que plusieurs protestants éminents se sont engagés dès l'origine en faveur du marché commun et de l'Union Européenne. Certes le protestantisme en Europe est resté diversifié selon les familles confessionnelles, mais il faut noter qu'à travers un texte "La concorde Loyenberg" toutes les églises luthériennes et réformées d'Europe ont déclaré qu'elles étaient en pleine communion ecclésiale. La construction de l'Europe est un grande vecteur d'oecuménisme et le rapprochement entre les Eglises est un élément important de la géopolitique et de l'intégration européenne aujourd'hui.

Protestantisme et modernité

Il ne peut-être question de revenir à une situation antérieure de chrétienté. Insistance très forte sur la pluralité des héritages religieux et philosophiques, y compris non chrétiens, de l'Europe. Le protestantisme est une expression du christianisme qui a toujours été en affinité positive avec la modernité sécularisante en train de se construire et de réaménager le rôle des Eglises dans la société. Il a, en particulier, partie liée avec la formation moderne dans la mesure où il insiste sur une religion de l'individu indépendante du magistère. Mais aujourd'hui, rançon d'une certaine réussite, après avoir accompagné positivement le mouvement, il est à la recherche d'un nouveau souffle (les pasteurs ne se sont-ils pas fondus dans la société moderne ?).

Le problème n'est plus de se libérer de la tutelle des Eglises, cette émancipation est faite, mais plutôt d'être visible, de s'exprimer dans des sociétés pluralistes qui sont devenues laïques. Comment continuer à affirmer son originalité, exprimer sa différence, tout en maintenant un engagement fort dans l'oecuménisme ? Le protestantisme en particulier est interpellé par rapport aux avancées de l'Eglise catholique depuis Vatican II. Le protestant pratiquant est sensible aux avancées, aux formidables changements, de l'Eglise catholique (80% des protestants en France sont engagés dans des foyers mixtes) d'où des tensions internes. Les responsables de l'Eglise protestante avec tous ceux qui sont engagés savent bien que s'ils veulent travailler au grand défi auquel sont confrontées les Eglises chrétiennes en cette fin de 20è siècle on aura grand besoin de toute la richesse des différentes traditions.

Résumé de Jacques Braconnier non revu par le Conférencier