Conférence du 21 octobre 1996


QUELLE CONSTRUCTION EUROPEENNE POUR LE XXIè SIECLE
Philippe Moreau Defarges, chargé de mission à l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI)


La construction européenne est un processus entamé en 1950 et dont le but est de faire vivre ensemble un certain nombre d'Etats européens. A l'origine, elle associait six Etats. Aujourd'hui, quinze ; d'autres s'y adjoindront.

Deux idées forces.

Deux idées dans ce processus ; il se fait sous la protection des Etats-Unis, commencé à l'époque du rideau de fer, dans une Europe coupée en deux, pour consolider l'Europe occidentale, dans le cadre d'un système de défense atlantique dirigé par les Etats-Unis. Ce rapport avec les Etats-Unis est fondamental. Deuxième idée : c'est un processus politique, non pas économique comme on le dit souvent, il se sert de la construction d'un grand marché intégré, mais au service d'un projet politique : faire vivre ensemble, en paix, des peuples. Mais; difficulté, ce processus à des finalités politiques ouvertes : on ne sait pas où il mène. Pour certains, il mène à une fédération ; pour d'autres, à une simple confédération ; pour d'autres, à quelque chose d'indéfinissable. Les traités fondateurs, le traité de Maastricht utilisent à chaque fois, des termes vagues pour accorder toutes les opinions.

Défis et décalage

En 1993, le contraste parait éclatant entre une construction européenne à poursuivre et une multitude de défis à affronter : elle doit adapter ses institutions pour les rendre plus efficaces ; redéfinir ses règles budgétaires ; accueillir des pays d'Europe centrale et orientale ; définir ses rapports avec les pays méditerranéens ; trouver un rapport plus équilibré avec les Etats-Unis ; créer une monnaie unique ; mettre sur pied une défense européenne. Des échéances nombreuses. Une période exaltante !
En regard, cette construction apparaît paralysée. L'euro se fera, mais dans la douleur, avec une minorité de participants. La conférence intergouvernementales en cours, la CIG, qui doit adapter les institutions de l'Union européenne dans la perspective de l'élargissement de l'Europe, piétine. Pourquoi ce décalage ? Quelles hypothèses pour l'avenir ? Il ne s'agit pas de remettre en cause ce qui a été réalisé, remarquablemen. Mais l'Europe est bouleversée, maintenant, par trois phénomènes majeurs :

1. La chute du rideau de fer avec deux conséquences. Avant, l'Europe était coupée en deux. Le pilier oriental s'étant disloqué, l'Europe n'est plus coupée en deux. L'Europe occidentale prospérait, à l'abri du rideau de fer, tandis que l'Europe orientale souffrait sous la botte soviétique. Les deux Europes doivent se retrouver. Deuxième conséquence : la réunification de l'Allemagne. L'Europe avait été conçue pour encadrer l'Allemagne, la rassurer elle-même après la folie nazie, rassurer ses voisins. De 1950 à 1990, l'Europe n'intégrait que la moitié de l'Allemagne jusqu'au traité dit "2+4" signé à Moscou en septembre 1990. Nouveau paysage : la construction européenne se fait dans une Europe et une Allemagne qui
ne sont plus divisées. L'Allemagne retrouve sa centralité européenne.

2. Le système économique mondial a changé depuis les années 70. Avant, les acteurs du système étaient occidentaux entre pays de même niveau de développement. Après 70, le système d'échanges se mondialise : les acteurs se diversifient, des pays nouveaux émergent; La compétition économique devient planétaire, avec des niveaux différents, au moment où l'Europe sort de la période des Trente Glorieuses. Un choc ! D'où un grand débat au sein des pays européens : comment rester compétitifs face à ces nouveaux acteurs, alors que les Etats-Unis ont su, eux, se réadapter, avec vigueur ?. Que faite ? Une réponse, celle de la Grande-Bretagne : se déréglementer tous azimuts. Face à ce modèle ultra libéral,
la France préconise une adaptation préservant l'Etat-providence. Difficulté : comment maintenir ces acquis avec une croissance bien moindre et peu d'actifs ? Question pour l'Europe : quel système veut-elle ?

3. La relation se tend entre la construction européenne et le fait national. Cette construction est un processus de transfert de compétences, de décision de l'Etat vers le cadre européen. Ces transferts se multiplient depuis 40 ans. Ces transferts concernent, avec Maastricht, des compétences de plus en plus sensibles, qui touchent au coeur de la souveraineté. La substance des Etats se vide. Les Etats-membres deviennent de fait des Etats fédérés : le veulent-ils ?

Hypothèses

Quelles possibilités d'évolution ? Deux hypothèses :
1. La construction européenne disparaît, avec la fin de la menace soviétique, au bénéfice d'une simple coopération inter étatique. Son danger : déboucher sur une catastrophe la régression, le repli
2. L'Union européenne donne naissance aux Etats-Unis d'Europe. Le traité de Maastricht confie à l'Union les attributs d'une fédération. Si ce traité se réalise pleinement, hypothèse peu probable, il accoucherait des Etats-Unis d'Europe. La difficulté ? Les peuples veulent préserver leurs identités nationales. Il faudra un système qui respecte les identités tout en créant un cadre européen. Le cadre européen est une machine à produire de l'avenir. Une chance : dans la construction européenne, rien n'est imposé, tout est négocié.

Un grand projet : pour vivre en paix et dans la prospérité, les pays européens doivent s'entendre non seulement entre eux, mais avec leur voisinage, à l'est et au sud. La dynamique de l'élargissement et de l'ouverture est à l'oeuvre. Une Europe-forteresse ne résisterait pas. Aucune forteresse n'a résisté dans l'Histoire !

Notes de Michel Cuperly