Conférence du 19 mars 1996


LES CONSEQUENCES ECONOMIQUES D'INTERNET
Christian Scherer, ingénieur en chef de l'Ecole des Mines et fonctionnaire au ministère de l'Industrie


Christian Scherer est aussi administrateur du serveur Web Adminet qui délivre sur le réseau Internet des informations sur l'administration.


Il y a quelque 30 à 35 millions d'utilisateurs d'Internet, ce sont les personnes qui circulent actuellement sur Internet, qui se connectent plus qu'occasionnellement.

Le profil des utilisateurs

Le profil des personnes qui se connectent est très intéressant. Sur cette courbe, vous avez une comparaison entre le profil américain et le profil européen. La différence essentielle est que les universitaires européens sont beaucoup plus présents que les universitaires américains. Les informaticiens sont très utilisateurs pour des raisons évidentes. Les autres populations, c'est-à-dire le grand public, sont encore peu présentes sur le Web. On note un retard de l'Europe sur les Etats-Unis.
Les motivations des utilisateurs ?. Vous voyez le commerce, le shopping, les finances, la météo, le gouvernement, les résultats des recherches classés par ordre croissant, les fonctions commerciales, l'actualité et enfin, le dictionnaire de références. Mes schémas montrent la tendance, l'évolution d'une année sur l'autre. On note une diminution de la recherche académique, par exemple, et une forte augmentation ?en Europe? de la recherche industrielle. Nous ne parlerons pas de l'éducation. Il y a une légère diminution concernant les domaines du travail et des distractions.

Les entreprises sur le Web

Les Champs Elysées électroniques sont la vitrine. Je citerai quelques exemples qui montrent l'étendue du problème. Quand vous êtes une PME de vins de Bordeaux ou de champagne, vous êtes habitués à vendre votre bordeaux ou votre champagne dans le monde entier, mais vous ne connaissez pas Internet. Je peux vous dire que les PME de l'agriculture sont beaucoup moins en retard qu'on ne le croit parfois quand on est parisien. En réalité, ils connaissent très bien les moyens et technologies modernes. Le retard de la France dans sa présence sur Internet se traduisait par un handicap de présence commerciale, de vitrine industrielle sur le Web. Ce retard est en voie de correction. Actuellement, quand vous cherchez du vin de Bordeaux, vous en trouvez sur le Web. Aujourd'hui, Renault est sur le Web parce que Peugeot y était allé un peu avant et parce qu'en l'absence de Renault sur le Web, tout le monde y parlait de Renault, mais pas forcément des gens que Renault souhaitait.

Acheter sur le Web

D'ici la fin de l'année, il sera possible de commander des objets, bon marché ou plus chers, sur le Web. La technologie existe. Elle suppose le cryptage, l'identification sure des clients, de la même manière que certains Minitels sont aujourd'hui vendus équipés d'un lecteur de carte à mémoire. Le paiement de la commande sur le Web pose le problème de l'identification certaine de la personne qui commande avec un code d'accès et la possibilité de crypter le code pour qu'un tiers ne puisse pas l'utiliser.

Impact du Web sur les entreprises

Autre enjeu économique : les entreprises. Les entreprises rencontrent par rapport au WEB le problème de la peau qui entoure un être vivant. Je m'explique. Du simple fait qu'il existe, un être vivant doit avoir une peau. Même dans un protozoaire, il y a l'intérieur et l'extérieur et il y a une peau. Cette peau définit l'intégrité de cet individu. Le problème d'Internet est qu'il n'y a pas de peau. C'est un immense océan dans lequel toute l'information circule. Une entreprise hésite à aller sur Internet. Elle y mettra son catalogue, mais elle ne peut pas mettre sa substance, son fichier clients par exemple. Aucune entreprise ne peut se permettre de prendre le risque de mettre son fichier clients sur le réseau. L'intérêt des concurrents est tellement important de percer ce fichier clients qu'elle ne veut pas l'y mettre, même en mettant une protection autour.

L'intranet

L'une des plus grosses difficultés pour les entreprises, même modernes, et qui explique leur relative prudence à aller sur Internet, c'est la peur de perdre leur identité, la peur que des informations vitales pour l'entreprise soient parasitées, piratées ou profitent à la concurrence. En réponse à cela, une solution, que l'on a appelé l'Intranet, devrait se généraliser d'ici un an. Il s'agit de la reconstruction, à l'intérieur d'une barrière supposée solide, d'un univers à l'image du Web.
Si cette entreprise a quinze salariés qui ne sont pas tous sur le même site et un bureau à l'étranger, on fait en sorte que tous puissent accéder à un ensemble d'informations qui reconstitue les fonctions merveilleuses dont je parlais tout à l'heure, mais à l'intérieur d'une enceinte qui est, d'une certaine manière, la peau de la cellule.
L'Intranet est en voie de développement rapide. Cette technologie permet aussi à un certain nombre d'entreprises qui ont diffusé gratuitement leur savoir-faire sur Internet ?où tout est gratuit et où rien ne peut se vendre? d'espérer vendre leur savoir-faire. Je ne développerai pas ce concept plus avant.

Echanges de données

Maintenant, quelques mots sur l'EDI. Vous n'échapperez pas, si vous entrez dans le monde de l'entreprise maintenant, à ce concept qui n'existait pratiquement pas il y a dix ans et qui s'appelle l'EDI. L'EDI (Echange de Données Informatisées) est la dématérialisation d'un certain nombre de documents qui circulaient traditionnellement sous forme de papiers. Lorsqu'une entreprise passait commande à un sous-traitant, il y avait un bon de commande, un bon de livraison et une facture. Ces trois documents papier étaient créés et manipulés selon des règles bien précises. Ces documents alimentaient ensuite les documents comptables, les comptes de l'entreprise de flux, les comptes de stock.
L'EDI est une convention de langage qui permet de remplacer la circulation physique d'un papier par une circulation électronique organisée. La propriété de l'EDI est à la fois d'être très compliqué dans son fonctionnement et très simple pour l'utilisateur. Lorsqu'un supermarché commande des poulets à un éleveur, on a une boîte noire dans le supermarché et une chez l'éleveur de poulets. Seuls le poulet circule ensuite. Les commandes, les livraisons et les factures sont de l'échange électronique qui circule à travers un réseau.

On a fait croire aux entreprises assez longtemps qu'il fallait des réseaux spéciaux extrêmement coûteux (Transpac ou autres). On s'aperçoit aujourd'hui qu'Internet peut parfaitement jouer le rôle d'un réseau d'échange de données, à condition de mettre aux deux bouts des interfaces, c'est-à-dire des boîtes noires qui assurent des fonctions de traduction et de sécurisation puisque les données sont cryptées dans ce système.
J'insiste sur un point. L'administration française n'est pas si retardataire que cela. Le ministère des Finances commence à accepter la dématérialisation d'un certain nombre de documents qui, jusque-là, étaient exigés sur papier. La France est un pays de droit écrit. Le droit de la preuve s'appuie sur des écrits, mais de plus en plus aujourd'hui, on sait concevoir des systèmes qui préservent les possibilités de contrôle auxquelles nous restons normalement attachés avec la possibilité de dématérialiser les documents. L'impact sur les métiers du futur sera considérable.

Les métiers du futur

On sait aujourd'hui qu'un certain nombre de métiers vont être fortement perturbés par l'utilisation de ces nouvelles technologies. De façon générale, toutes les chaînes qui manipulaient du papier sont appelées à être fondamentalement modifiées. Déjà, le travail des secrétariats dans les entreprises s'est fortement modifié, mais le passage du courrier papier au fax n'est rien à côté de ce que signifie, en termes de structure des emplois et des comportements, le passage du papier au transfert électronique.
Les habitudes que nous avions de ranger du papier dans les armoires, par exemple, sont remplacées maintenant par des stockages informatiques qui peuvent se faire aussi bien sur place que dans un endroit séparé ou éloigné. Je pense, par exemple, aux collections du Journal officiel qui représentent des kilos de papier en de multiples endroits. Cela peut être remplacé par des supports électroniques ou des CD/ROM. Tout le travail des documentalistes est directement impacté. La liste serait longue des modifications qui se préparent. Je voudrais terminer sur un exemple qui me tient à coeur, celui de La Poste.

Nouvel horizon pour la Poste

On parle beaucoup, actuellement, de la déréglementation des télécommunications. C'est un sujet d'actualité ces jours-ci. On parle moins de La Poste, or c'est une entreprise qui risque, si elle n'y prend pas garde, d'aller en quelque sorte "dans le mur". En effet, le courrier privé a presque disparu. Le courrier des entreprises, qui représentait un volume considérable, passe en version électronique, comme on l'a vu. Que va-t-il rester ? Le courrier des entreprises vers les particuliers. Nos boîtes à lettres sont remplies de courrier de nos entreprises, d'un intérêt d'ailleurs variable et qu'on ne lit plus. Les entreprises cherchent de plus en plus à cibler, afin d'éviter les gaspillages. Enfin, la presse est globalement déficitaire, et la Poste est contrainte par l'Etat de supporter une fraction de ce déficit.
Donc La Poste ?......270 000 personnes actuellement! est en train de voir fondre son fonds de commerce et son activité. On peut prévoir, de façon quasiment certaine, une réduction progressive de la substance qui faisait l'activité de la poste. Je suis allé un peu vite et fort, mais les études le confirment. La Poste pensait pouvoir s'en sortir en développant des produits financiers. Cette voie lui a été interdite par le ministère des Finances qui, lui-même, doit défendre un appareil bancaire qui ne va pas très bien. Donc, La Poste a devant elle, aujourd'hui, un formidable challenge. Les stratèges de La Poste en sont conscients. Elle peut être potentiellement un très gros utilisateur des technologies Internet parce que l'Internet n'est qu'une infrastructure de transport. Ce qui donne du sens quand on fait du courrier, c'est la manipulation du courrier, la destination et la structure. La Poste est en train de découvrir la possibilité de véhiculer, sur des infrastructures de transport, des systèmes à valeur ajoutée et des produits nouveaux qui peuvent redonner un sens à ce métier d'acheminement.

Quelle culture après le papier ?

Les systèmes électroniques permettent aujourd'hui d'espérer une décrue des consommations de papier.
La souris remplace la plume. Un clic de souris permet de naviguer dans une encyclopédie de quelque 10 millions de pages, réparties sur toute la planète, consultables 24 heures sur 24 et mises à jour régulièrement, toutes propriétés que n'ont pas les encyclopédies classiques. Le niveau national est en échec. Internet ne connaît pas les frontières nationales.

Des problèmes de droit se posent actuellement, traversent les frontières allègrement. Une nouvelle race de juristes est en train de se préparer : les juristes internationaux. Les plus gros cabinets juridiques, aujourd'hui, même en France, commencent à raisonner droit international. Notre langue est menacée, mais ni plus ni moins qu'elle ne l'a été au fil des siècles dans notre histoire. Il faut se rappeler que l'on parlait français à la cour de Saint-Petersbourg. La langue a un rayonnement propre qu'il faut qu'elle sache assurer. Dans le domaine de la culture, on peut se battre, mais pour les affaires, on ne défendra pas la langue en dressant des murs et en interdisant aux businessmen français de parler anglais. On défendra notre langue en redécouvrant qu'elle est belle, en l'expliquant aux autres et en la parlant un peu plus aussi, sur le réseau. On parlera français pour montrer notre culture et non pour éviter de parler anglais.

Le texte complet de cette conférence est sur Internet.
voici les indications pour le retrouver :
Linkname : Alerte aux réalités internationales
Filename: http://www.ensmp.fr/~scherer/literacy/alerte.html

Dialogue avec l'assistance


Le Président. - Merci. Moi, le journaliste, je vais verser une larme sur Gutenberg. Vous nous invitez à aller bientôt fréquenter la cyberposte et pas seulement les cybercafés. Bref, vous nous ouvrez, sur la fin, des horizons qui nous font chanceler. Deux étages au-dessus de chez moi, habite le directeur général de La Poste. Sait-il tout ce que vous avez dit ?
Christian Scherer. - Il sait tout cela.

Le Président. - Très bien. Maintenant, je pense qu'il est temps de passer au débat. Monsieur Jeanneau* est prêt à recueillir toutes vos questions. Il y en a des quantités. Vous avez même mis de côté le CD?rom, mais peut-être y a-t-il d'autres questions ?
M. Jeanneau*. - Si vous désirez poser une question, je vous passe le micro. Il y a sûrement beaucoup d'interrogations sur ces techniques nouvelles.

Le Président. - J'en profite pour saluer la présence de M. Lamoitier qui est non pas l'assistant de M. Scherer, comme vous auriez pu le croire, mais le maître.
Christian Scherer. - Monsieur Lamoitier, depuis plus de vingt ans maintenant, fait métier de donner des conférences sur des sujets ardus. J'ai remarqué qu'il a toujours une très grande capacité d'intéresser son auditoire et de rendre accessibles les choses de la technique. Peut-être serait-il heureux de nous dire quelques mots, à l'occasion des questions que vous poserez sur tel ou tel sujet, voire de corriger certains aspects de mes propos qu'il aurait pu trouver excessifs.

X. - Je voudrais donner des informations sur La Poste. Son chiffre d'affaires est de l'ordre de 80 milliards de francs et le dernier déficit, de 1,5 milliard de francs à peu près. On estime que la télécopie aurait fait perdre environ 2 milliards à La Poste.
Christian Scherer. - Je ne voudrais pas vous avoir inutilement alertés. Les dirigeants de La Poste sont conscients du problème. Il y a, dans cette entreprise, une très forte volonté, un esprit d'entreprise considérable et un sens du service public, donc le jour où l'on aura pu indiquer au personnel de La Poste les voies dans lesquelles se trouve son avenir, on sera surpris de sa capacité de mobilisation et d'adaptation dans la mesure où c'est toujours le même métier qui doit être fait. C'est un métier qui va s'adapter à un support nouveau.

X. - Pensez-vous qu'une entreprise comme France-Télécom lâchera un jour l'annuaire téléphonique sur le Web ?je pense qu'ils seront obligés de le faire comme vous le disiez à propos de Peugeot ou Renault? étant donné que le Minitel est le service le plus consulté en France ? Le lâcheront-ils un jour sur le Web et est-ce qu'il sera aussi facile d'y naviguer qu'aujourd'hui sur le Minitel ?
Christian Scherer. - Ce n'est pas un problème technique. La question est d'actualité. Il y a des annonces actuellement. Une chose certaine : il n'y a aucun problème technique à mettre cette information sur le Web et l'annuaire restera sur le téléphone. Les problèmes sont plutôt d'ordre psychologique. Je rappelle que l'annuaire électronique ne rapporte pratiquement pas d'argent à France-Télécom puisque les trois premières minutes sont gratuites. Donc, ce n'est ni un problème technique, ni économique. C'est beaucoup plus un problème d'effet d'annonce.
Comme le gouvernement l'y pousse ? François Fillon, notre ministre délégué chargé des télécommunication, envoie des signaux extrêmement clairs dans ce sens?, nous souhaitons que notre opérateur national, France-Télécom, prenne sa part du marché de l'Internet. Cette décision repose sur un plan d'ensemble pour le passage à un nouveau type de terminal. La vraie question n'est pas de passer l'annuaire électronique sur Internet, mais quelle sera l'offre d'accès à Internet ?laquelle ne sera pas monopolistique? de notre opérateur national ? Quel terminal sera proposé dans les agences commerciales des télécoms, par exemple, et comment cela se positionnera par rapport à nos partenaires étrangers. Je ne peux pas en dire beaucoup plus, sinon que c'est une bonne question. C'est techniquement possible, mais ce n'est peut-être pas la priorité actuelle de France-Télécom.

X. - Je n'ai pas très bien compris le phénomène d'Intranet que vous avez expliqué.
Christian Scherer. - Imaginez la différence entre une mare aux canards et l'océan. Dans une mare aux canards, tout le monde se connaît. C'est un monde clos, mais dans lequel les fonctions vitales existent et s'équilibrent. A titre de comparaison, la vie de l'entreprise qui a ses rites, sa culture, son esprit d'entreprise, ses secrets, c'est l'Intranet.
Inversement, Internet est l'océan. Vous allez sur l'océan, vous naviguez et rencontrez des pirates, des brigands, des amis et des ennemis. C'est un monde ouvert dans lequel l'imprévu existe et où tout peut être rencontré.
L'Intranet est une reproduction en laboratoire avec, à l'intérieur, les différentes fonctions que l'on aime trouver sur Internet. On aime, dans Internet, chercher des informations qui sont publiques. On y trouvera peut-être un jour l'annuaire du téléphone des abonnés qui ne sont pas en liste rouge. On voudrait reproduire, à l'intérieur d'une enceinte, celle de l'entreprise, les mêmes fonctions.
C'est vraiment un paradoxe culturel : il faut faire le détour par la planète pour redécouvrir la façon dont on pourrait fonctionner à l'intérieur d'une entreprise.


Monsieur Lamoitier, qui revient des Etats-Unis, va nous dire quelques mots sur Intranet.
Jean-Pierre Lamoitier. - La société Hewlett Packard, bien connue pour son activité informatique, a prévu de connecter les 400 sites de l'entreprise sous forme d'Intranet. C'est un réseau Internet qui ne sera accessible qu'au personnel de l'entreprise : 23 000 postes DX, 75 000 postes de travail et un échange moyen de 5 téraoctets par mois, c'est-à-dire 5 000 milliards d'octets échangés tous les mois entre les différents sites. Un octet fait 8 bits, cela correspond à un caractère.
Les prévisions d'IDC* concernant Intranet : en 1995, 57 000 logiciels serveurs pour Internet, 70 000 pour Intranet, ce qui est déjà plus. En l'an 2000 : 440 000 logiciels serveurs pour Internet et 5 millions pour Intranet. C'est dire que toutes les grandes entreprises, en particulier américaines, qui ont leurs applications de gestion faites sous forme classique (site central, ordinateur départemental, micro-ordinateurs) envisagent de tout basculer progressivement vers des serveurs Intranet et des postes de travail, voire des terminaux Intranet qui n'existent pas encore sur le marché actuellement. Par exemple, Microsoft a changé complètement sa stratégie de développement dans les trois derniers mois à cause du raz-de-marée Intranet.
X. - Ce ne sont que des annonces et des projections. Nous sommes incapables aujourd'hui d'affirmer avec certitude ce qui va se passer. C'est un paradoxe qu'Internet serve de modèle à ce qui va se passer à l'intérieur des entreprises.

Y a-t-il d'autres questions sur ce sujet ?

X. - Oui, deux questions que je pense assez complémentaires.
La première concerne la cryptologie. On parle, à la fois, du risque d'altération des données présentes sur le Web et aussi des codes de protection de données secrètes utilisées entre les entreprises.
La deuxième concerne la législation qui reste encore à bâtir, comme vous l'avez dit, dans les WEB, notamment concernant les méfaits qui pourraient être commis sur le Web.
Christian Scherer. - Je n'ai pas beaucoup parlé de la sécurité qui est un sujet en soi. Il faut d'abord savoir que la sécurité du téléphone est loin d'être totale et que la sécurité du courrier n'est pas non plus parfaite. Simplement, nous y sommes habitués et les risques sont connus. Sur Internet, on comprend que la sécurité n'est pas parfaite non plus. On devine que les risques de fuite et de fraude sont démultipliés, en particulier la vitesse à laquelle on peut propager un secret est phénoménale par rapport aux techniques du téléphone et du papier, et les enjeux sont considérables.
Les technologies de cryptage existent et sont au point. On connaît les systèmes à clef ?clef publique, clef privée?, qui sont performants en laboratoire et qui sont même maintenant opérationnels, en théorie, sur le réseau. La difficulté est que ces techniques de cryptage sont refusées par les Etats. Sur Internet, des bandes terroristes ou des gens souhaitant agir contre les intérêts légitimes des Etats peuvent véhiculer des messages. Donc, les systèmes de cryptage sont assimilés à des machines de guerre et les Etats, à commencer par les autorités américaines, suivies par la plupart des Etats dont la France, ont réticence à autoriser le cryptage qui serait nécessaire à l'utilisation par les entreprises. Le cryptage est une condition indispensable pour pouvoir lancer le commerce électronique et pour permettre aux entreprises de porter leur trafic sur Internet.
Je ne pourrai pas vous dire exactement ce qu'il va se passer. La position des autorités françaises est d'admettre le cryptage pour les codes de Carte bleue, pour la signature électronique. Je pense que ce sera autorisé dans des conditions qui seront répertoriées.
Par exemple, un avocat de mes amis propose l'expérience suivante. Je vais au ministère de la Défense français et je dis : je suis une entreprise, je veux échanger mes données en toute sécurité avec mes filiales en France et à l'étranger. Je comprends que vous vouliez vérifier que je ne suis pas un dangereux personnage et je dépose ma clef au ministère de la Défense, dans un coffre ou auprès de services spéciaux. Ainsi, si vous poulez vérifier ce que je suis en train de faire.
Bien sûr, on fait confiance au ministère de la Défense pour ne pas violer les lois de la concurrence et respecter l'intérêt de l'entreprise, mais cette expérience n'a pas été faite. On ne voit pas pourquoi, a priori, le ministère de la Défense refuserait à une entreprise qu'elle lui donne la clef qu'elle l'utilise sur le réseau.
Vraisemblablement, par des expériences de ce genre, on va s'acheminer vers la possibilité de crypter. Cette condition est la clef d'un passage sur Internet, d'un développement du paiement électronique et des échanges d'informations vitales pour les entreprises.

X.- Deux questions concrètes. Combien coûte, à une entreprise, une vitrine sur le Web et à combien cela revient-il à l'utilisateur d'aller surfer sur l'Internet ?
M. Scherer. - Les coûts d'une vitrine sur le Web sont extrêmement faibles par rapport au coût d'une vitrine sur les Champs Elysées. On peut avoir un début de vitrine pour 20 000 francs. Un chômeur qui penserait pouvoir trouver un travail en messant son curriculum vitae sur le Web doit pouvoir le faire entre 2 et 3 000 F et s'il le fait lui-même, c'est quasiment gratuit. Les coûts sont donc extrêmement faibles et vont décroissant parce que ce sont des technologies automatisées. Voilà pour la vitrine. Je ne parle pas, bien sûr, de la vitrine de Renault ou de l'Assemblée nationale. En France, la plus belle vitrine actuellement est celle de l'Assemblée nationale, c'est même une des plus belles vitrines du monde. On ne sait pas combien elle a coûté, c'est un secret d'Etat, probablement plusieurs millions de francs. Si vous voulez voir quelque chose de beau, cherchez "Assemblée nationale" sur le Web.
Quelques éléments concernant le trafic. Si, en sortant d'ici, convaincus, vous voulez le Web à la maison, vous allez chez Darty ou à la Fnac. Pour 15 000 F, vous aurez tout le matériel nécessaire : un ordinateur multimédia qui est largement suffisant, une notice. Vous déballez, vous l'installez, vous branchez. Ce n'est pas encore du plug and play, mais presque. Il y a un modem également.
Ensuite, il vous faut un abonnement mensuel. Il faut vous adresser à un fournisseur d'accès à Internet. Les prix sont en chute libre, les moins chers sont à 60 francs par mois affiché. Pour 100 francs, vous avez droit à cinq heures gratuites d'accès à Internet, mais il faut tout de même payer le téléphone. Grâce à M. François Fillon, depuis le 15 mars 1996, de tous les coins de France, il est possible théoriquement d'accéder à Internet pour le prix d'une communication téléphonique de base.

X. - Est-ce qu'il y a une limite de temps ?
Christian Scherer. - La communication téléphonique de base, à Paris, représente une impulsion toutes les trois minutes. Il y a donc une limite de temps. Les communications locale ne sont pas chères, cela doit faire 10 F/l'heure. J'ignore combien d'heures vous êtes prêts à passer sur Internet. Certains y passent beaucoup de temps, mais c'est comme le téléphone ou la télévision, ce ne peut pas être plus de 24 heures par jour. Il faut compter de 10 à 15 F/l'heure, suivant la tranche horaire. La nuit, le tarif est moins cher. J'ai un ami qui attend 22 heures 30 parce que c'est moins cher. Globalement, il faut compter un budget de 300 à 400 F par mois pour surfer et se balader.

X.- Je voudrais rebondir sur ce problème de prix. Cela fait plusieurs fois que j'assiste à ce type de réunion et je n'obtiens jamais de choses précises sur le sujet, à tel point que je ne suis pas sûr que tout le monde ait des idées très claires là-dessus. Pourriez-vous nous expliquer par quel moyen l'information se transmet ? Par des câbles ? Par une ligne téléphonique ? Les ordinateurs sont reliés avec une prise de courant. Il y a quelque chose au bout de cette prise. Qu'y a-t-il entre les deux ?
Christian Scherer. - Pour communiquer entre eux, les ordinateurs utilisent plusieurs méthodes. La plus ancienne est le fil électrique. Pour transmettre des impulsions d'ordinateur sur une ligne électrique un peu longue, il faut les transformer. On utilise un modem aux deux bouts de la ligne et une simple ligne téléphonique permet d'acheminer les signaux entre les ordinateurs.
Depuis que la technique du téléphone a été inventée, on a beaucoup sophistiqué les moyens de transport. On a appris à multiplexer, c'est-à-dire à transmettre plusieurs communications téléphoniques sur les mêmes fils. On a appris à utiliser les réseaux hertziens, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de fils, on transfère par des paraboles. On utilise beaucoup les satellites, les câbles transatlantiques, le câble coaxial qui permet de véhiculer peut-être 1 000 communications téléphoniques simultanées ou plusieurs canaux de télévision. Aujourd'hui, dans Paris, un câble coaxial vous amène quarante chaînes de télévision. Il y a également la fibre optique. Si cette question vous intéresse, je vous renvoie au rapport Théry* qui coûte 60 francs. Vous y trouverez toute une théorie sur tous les moyens de communication disponibles.

M. Lafont*. - Je poursuis ma question. Finalement, il faut être raccroché à ce que l'on appelle, vulgairement, une ligne téléphonique. Donc, si Internet se développe comme vous l'indiquez ?en France à peine 400 000 personnes sont équipées d'un ordinateur alors qu'il y en a 20 fois plus au Etats?Unis? et qu'il faut que tout de la communique, il faudra bien avoir des infrastructures (câbles ou autres) pour véhiculer tous ces milliards d'octets dont vous avez parlé.
Je ferai la remarque suivante. Les coûts dont on parle actuellement n'ont aucun sens, puisque le ministre des Télécommunications vient de décider d'offrir la communication gratuitement ou presque. Moyennant quoi, le jour où on a voulu utiliser l'Internet parce que je ne sais plus qui a voulu mettre je ne sais plus quel ouvrage dans la machine, cela n'a pas marché parce que la capacité était insuffisante. Le jour où la capacité sera multipliée par 20, par 30 ou par 50, il faudra enfin payer le prix de ces câbles et de ces communications. Aactuellement ?je ne sais pas si le rapport de M. Théry* en parle?, je constate sur ce plan une espèce de mutisme très curieux. On n'a absolument aucune information sur ce sujet.
J'ai assisté cet après-midi à une conférence donnée par un homme d'affaires, qui voudrait gagner sa vie sur ces nouveaux produits. Il a avoué cette chose étonnante : l'un des problèmes actuellement pour développer commercialement tout le marché dont vous avez parlé est que l'on manque d'infrastructures de transport électronique et de télécommunication et personne n'est à même de rentabiliser précisément ces coûts.
Avez-vous, sur ce sujet, des informations éventuelles à nous donner pour éclaircir les choses ? On ne parle jamais de cela, on dit qu'Internet est gratuit, mais cela ne veut rien dire. Il n'y a pas de clients pour l'instant. Le service est donné gratuitement, mais cela ne peut pas durer indéfiniment.
Le Président. - Monsieur Lamoitier va vous donner sa réponse. Vous êtes interpelé par le Président de la Confédération française de l'habitat, de l'urbanisme, de l'environnement et de l'aménagement du territoire, M. Lafont*.

Jean-Pierre Lamoitier. - Pour vous abonner à Internet, vous devez faire appel à un service provider qui vous vend un abonnement. Vous êtes une association d'anciens élèves suffisamment puissante. On trouve des prix entre 80 et 90 F par mois, quel que soit le nombre d'heures de connexion, que vous payez au service provider. En plus de l'abonnement, vous payez votre communication à France-Télécom.
Le service provider est amené à avoir un câble à gros débit vers le réseau Internet, câble qui, en général, ne lui appartient pas. Il appartient à un opérateur, comme France-Télécom, et il paie une redevance pour ce câble haut débit.
M. Lafont*. - On a cela avec le Minitel.

Jean-Pierre Lamoitier. - Sauf que le Minitel ne vous donne pas d'informations sonores ou graphiques. Il ne donne pas d'images ou, quand il en donne, elles sont d'une qualité catastrophique. Il est lent comme ce n'est pas permis. Pour des gens comme moi, il n'est pas possible d'utiliser le Minitel. C'est tellement lent que je refuse de l'utiliser.
Il y a quelques années, les sociétés qui mettaient des services en ligne, par exemple Intel, n'avaient pas de serveur Internet.. Si vous vouliez des informations concernant les produits Intel, vous téléphoniez chez Intel pour demander qu'on vous envoie une documentation sur tel produit. "Mais oui, monsieur, donnez-moi votre nom, votre adresse, etc.", on notait tout cela, on cherchait la documentation, on la mettait sous enveloppe et on la postait. Plusieurs personnes étaient payées pour faire ce travail.
Maintenant, "Vous voulez de l'information ? Notre serveur, est Intel.com, vous pouvez y prendre toute la documentation que vous voulez". Donc maintenant, la société Intel n'a que le coût de mise à jour du serveur. Elle ne paie plus personne pour envoyer de l'information à l'extérieur.
De ce point de vue, l'Internet a un coût pour des sociétés comme Intel, mais c'est aussi un facteur d'économie, de réduction des effectifs s'agissant des personnes qui distribuent de l'information aux éventuels clients.

Christian Scherer. - Pour accéder à Internet, vous prenez un abonnement auprès d'un Internet provider. Ce fournisseur d'accès a une bande passante, c'est-à-dire un tuyau sur le Web qu'il loue. Les 60 ou 80 F par mois que vous payez vous permettent de louer un bout de tuyau, de la même manière que vous avez un abonnement à l'EDF.
C'est la somme des redevances payées par tous les fournisseurs d'accès qui permet le financement des infrastructures, de la même façon que lorsque vous avez un compteur d'eau à la maison, vous payez au mètre cube une certaine somme. Par une transformation financière dont les sociétés de distribution d'eau ont le secret, les sommes que vous payez par mètre cube d'eau permettent de réaliser des investissements d'infrastructures.
Il n'y a pas d'autre secret dans Internet que celui-là. A la différence avec l'eau, les technologies évoluent tellement vite que le coût d'un tuyau électronique baisse de 50 % par an et même plus, alors que le prix des tuyaux d'eau ne varie guère. Pour 1 F en début d'année, vous avez x de débit et, pour la même somme en fin d'année, vous aurez 2x ou 3x. Les courbes évoluent comme on l'a vu sur les transparents.

X. - Vous avez évoqué tout à l'heure les questions de sécurité. De fait, entre autres conséquences économiques de ces réseaux, il y a la délinquance. Pouvez-vous, pour nos étudiants, donner rapidement quelques exemples concrets de piratage ou de délinquance, en France même, et les réactions que cela a pu entraîner ?
Christian Scherer. - Je suis très méfiant devant un auditoire d'étudiants, car dans la salle, on ne sait jamais, certains prennent un malin plaisir à prendre en défaut les conférenciers à ce sujet !
La délinquance existe sur le réseau, mais elle existe aussi sur les distributeurs Carte bleue. Rien n'est aussi tentant pour un fraudeur et un pirate que de s'attaquer à un distributeur Carte bleue. Les spécialistes vous raconteront nombre d'histoires sur l'art et la manière de faire de l'argent avec les réseaux financiers traditionnels.
Dès lors que l'on met de la finance sur Internet, on retrouve l'habituel cortège de petits malins qui s'amusent à craquer les codes et à faire des virements. L'exemple le plus célèbre, dont toute la presse a parlé, est celui d'un jeune de Saint-Petersbourg qui avait réussi à faire un virement de plusieurs millions de dollars d'un pays européen vers israël, sur trois pays et un virement de plusieurs millions de dollars d'un pays européen vers Israël, une opération sur trois pays. La banque a eu beaucoup de mal, ensuite, à découvrir l'opération et à récupérer l'argent qui était déjà parti.
C'est une délinquance de même nature que celle que l'on rencontre avec les moyens traditionnels. Simplement, elle est un peu plus angoissante parce qu'elle emprunte des chemins que l'on saisit moins bien. La protection est très difficile. Autrefois, on était habitué dans les banques à mettre des murs, des enceintes comme dans le nucléaire. Quand on met de l'argent au coffre, on dort en paix, on est à peu près sûr que l'or est toujours dedans.
Dans le monde électronique, il n'y a rien de tel. Les sécurités sont dynamiques, elles reposent sur la confiance que l'on a dans le système électronique et un mouvement de fonds électronique frauduleux peut exister. Nous vivons dangereusement. On n'oserait plus se servir des moulins à café électriques si on avait peur de s'électrocuter. On a appris à se servir d'un moulin électrique sans s'électrocuter. La comparaison est triviale, mais c'est un peu la même chose. On va apprendre à utiliser les systèmes de transfert électronique d'informations et d'argent en s'habituant progressivement à un certain niveau de risque que l'on accepte. Mais il y aura toujours de la fraude. Je ne voudrais pas donner de mauvaises idées à des gens en imaginant toutes les fraudes possibles.
Quelqu'un, évoquant le Front national, m'a soutenu la théorie qu'Internet est un merveilleux véhicule de désinformation. Je ne suis pas d'accord. Je pense que c'est même le contraire, les exemples abondent. N'importe qui peut diffuser de fausses informations sur Internet. Cependant, c'est un réseau beaucoup plus surveillé que ce que l'on croit. Il n'y a pas un centre qui diffuse, mais des machines qui se relayent mutuellement. Or, quand une machine relaye de l'information, il arrive qu'elle jette un oeil sur ce qui se passe. Lorsqu'un certain type d'informations dont je ne veux pas faire la publicité ici circule, un ménage discret est fait. Ainsi, certains types d'informations qui heurtent les consciences, les bonnes moeurs ou les règles usuellement admises sont arrêtés.
Mais, c'est plutôt l'inverse qui se produit. Internet est un merveilleux moyen de faire passer une vraie information, là où les autorités des Etats préféreraient le secret. Je vois beaucoup plus de vraies informations qui circulent alors que le gouvernement ne le souhaitait pas que des informations fausses.
Par ailleurs, l'information fausse peut exister, mais on saura où retrouver son auteur et je vous assure que, de temps en temps, sur Internet, on fait du ménage. Certaines écoles ont été privées de Web pour en avoir abusé. Le ménage est fait à peu près régulièrement.
La majorité des utilisateurs d'Internet n'a pas intérêt à dégrader l'image en laissant quelques brebis galeuses ?qui existent? sévir. Donc le réseau vit en équilibre.
Encore une fois, dans les établissements, une certaine liberté règne ?peut-être pas ici? et certaines pratiques sont tolérées par un équilibre général.

X. - Je voudrais revenir sur ce que vous disiez tout à l'heure concernant les entreprises qui avaient peur de se mettre à l'eau, à l'instar d'un gros animal. Transposé aux particuliers, je pense que l'on peut dire que toutes ces nouvelles technologies, de plus en plus complexes, ne sont pas accompagnées par des moyens pour former le personnel.
Vous avez parlé tout à l'heure, si l'on peut dire, de la mort de Gutenberg. Mais, quand on a découvert l'imprimerie, je pense qu'il y a eu un gros problème : celui de la diffusion de l'information, car les gens ne savaient pas lire. Il s'est agi de savoir comment apprendre aux gens à lire.
Prenons l'exemple des logiciels. Au début, les fabricants de logiciels mettaient à la disposition des utilisateurs ?je pense surtout aux particuliers, c'est différent pour les entreprises? ce qu'ils appelaient une "hot line" qui très rapidement était saturée, parce qu'il est compliqué d'exploiter à fond toutes les possibilités des logiciels. Ensuite, Microsoft et les autres compagnies ont dit qu'il fallait faire payer.
Ma question est la suivante. L'information, c'est bien, mais la formation du personnel qui l'utilise l'information est tout aussi importante. Or, je trouve que l'on manque d'organisation, de moyens. Ce ne sont pas les cafés cybernétiques ou les librairies qui vont faire la formation.
Christian Scherer.- J'aime bien cette question parce que c'est probablement là que se trouve l'enjeu de société. Je pourrais vous répondre un peu hypocritement que le Web est très facile et qu'il suffit de cliquer. Nne vous moquez pas trop vite des cybercafés. Moi qui suis blasé sur les questions technoligiques, je n'ai pas peur d'y aller parce que dans un cybercafé, vous avez un technicien et dix machines en ligne qui fonctionnent. On ne se bat pas avec les modems. Je ne connais pas de meilleur moyen d'accéder au Web que d'aller dans un cybercafé. Un technicien est là, ça marche. Vous pouvez arriver sur un écran, cliquer, sans autre souci que de naviguer.
L'environnement technologique, qui fait peur quand on est à la maison et que l'on se bat avec un modem, n'existe pas. Donc je vous encourage à découvrir le Web dans les cybercafés. Je pourrais vous dire que c'est facile et qu'il n'y a pas de formation. Mais, ce ne serait probablement pas une bonne réponse. La bonne réponse est de dire que la technologie n'est pas encore tout à fait rentrée dans les moeurs à la maison. C'est probablement par les établissements d'éducation que tout passe.
En France, nous avons le mauvais souvenir du plan "informatique pour tous". Il y a peut-être eu des erreurs. A l'heure actuelle, aux Etats-Unis, 20 à 30 % des établissements scolaires sont déjà branchés sur Internet et un projet gigantesque, le K12, prévoit qu'il y aura dans chaque établissement scolaire un accès Internet.
Dans chaque centre de documentation et chaque établissement scolaire, il faut des accès Internet pour que, déjà, les élèves et les professeurs apprennent à s'en servir. C'est plus facile à utiliser que le Minitel, mais la vraie difficulté est de comprendre ce qu'il y a derrière et comment on navigue.
Je ne peux pas parler au nom du ministère de l'Education nationale qui a bien des soucis et qui a un peu peur de l'investissement que cela représente quand il faut équiper tous les établissements. Cela coûte cher, mais c'est probablement par l'éducation, par les établissements scolaires que l'on devrait commencer. En tout cas, c'est l'idée à laquelle on arrive en Amérique du Nord actuellement.

Jean-Pierre Lamoitier. - Je voudrais apporter un complément. A la différence de la France, les Etats-Unis n'ont pas un ministère de l'Education autoritaire, presque dictatorial. Aux Etats?Unis, on a compris il y a longtemps que le courrier devait se faire avec une machine à écrire et qu'on a donné des cours de dactylographie dans l'enseignement secondaire. J'ai un ami qui vit aux Etats?Unis. Lorsque ses enfants avaient une rédaction à faire, il fallait la rendre dactylographiée, sur une machine à écrire mécanique ou électrique ou sur un micro-ordinateur, mais que ce soit propre.
J'ai connu Bill Gates, le patron de Microsoft, à la fin des années 70. Il tapait sur un clavier d'ordinateur plus vite qu'une secrétaire. Cela simplifie vraiment l'accès à l'informatique.
Deuxième aspect, on constate que, d'une manière générale, dans l'enseignement primaire et secondaire français, on enseigne les sciences, les lettres, mais très peu la technologie. C'est un handicap que l'on trouve moins dans d'autres pays, notamment l'Allemagne. Cela explique aussi les difficultés de certains. Cependant, si vous avez la chance d'entrer dans des écoles comme HEC, il y aura un enseignement d'informatique non négligeable.
Christian Scherer.. - Maintenant, si vous avez une revendication à faire transmettre à M. Fillon, c'est le moment, mais cela peut porter sur un autre sujet aussi.

X. - Ce qui surprend quand on voit Internet, c'est qu'à la différence de la télévision, de la radio ou même de l'imprimerie, le temps entre la découverte propre et l'utilisation de masse a été très court.
On a l'impression qu'on est allé tellement vite qu'il y a des contradictions. La première, c'est que ce système est très centralisé mais (... inaudible) tout ce qu'on peut faire économiquement pour le Minitel. Centraliser au niveau mondial toute la gestion des échanges.
La deuxième contradiction, c'est que le problème est d'arriver à protéger suffisamment ces informations et que si on les protège, on les protège pour tout le monde, y compris pour ceux qui fraudent.
N'y a-t-il pas là deux contradictions qui posent véritablement un problème ?
Christian Scherer. - Je ne répondrai pas à cette question qui est beaucoup trop complexe.
En guise de conclusion, je vous dirai simplement que j'ai été heureux d'avoir en face de moi un public pareil parce que vous verrez, dans les prochains services Internet que les ministères ont en projet actuellement, un changement d'attitude. C'est peut-être une réponse à votre question.
Nous sommes en train de renoncer à l'approche descendante d'un Etat dispensateur de la Vérité. Nous ne voulons plus, dans le prochain site Internet de l'Etat, essayer de dire aux Français ce qu'ils doivent faire. Nous allons essayer ?la logique Internet est passée par là? de retourner le micro vers vous. Ce qui va être fait pour la Jeunesse et les Sports est tout à fait exemplaire de ce qui se prépare actuellement. On essaie de ne plus dire à un public ce qu'il doit penser et faire. On retourne la logique pour permettre, grâce à cette facilité d'accès au Web, à chacun devant son clavier d'apporter sa pierre.
Bien sûr, ce sera cacophonique et redondant. Bien sûr, quelque part, nous perdrons de cet Etat bienfaisant et tutélaire qui pensait à notre place, mais ?c'est une chance extraordinaire? c'est vous qui allez apporter individuellement vos réponses, les confronter et, ainsi, nous aider à avancer.