Conférence du 16 octobre 1996


L'AVENIR DE JÉRUSALEM
de Alain DIECKHOFF, Chargé de recherche au CNRS

Un geste apparemment anodin et banal à Jérusalem, le percement d'une porte débouchant sur l'ouverture d'un tunnel le long de l'esplanade des mosquées, a déclenché, en septembre 1996, des réactions d'une grande violence chez les Palestiniens. Pourquoi? Le geste a une implication politique certaine pour le pouvoir israélien qui marque ainsi sa souveraineté sur le territoire de Jérusalem qui reste à négocier. Les Palestiniens ont vécu cet acte comme une provocation et une humiliation, tandis que les négociations sur le processus de paix étaient gelées depuis l'arrivée de M. Netanyahou au gouvernement.

En outre, les Palestiniens craignent, non sans raison, que certains groupes religieux juifs ne fassent pression sur leur gouvernement pour, au delà des fouilles archéologiques, obtenir le droit de prier pour exiger, par la suite, la reconstruction du troisième temple édifié, jadis par Salomon: il y a eu, en 1990, des précédents qui se sont terminés dans la violence. Objet d'un surinvestissement religieux entre juifs et Musulmans, sur lequel se greffe un important contentieux politique, Jérusalem est située sur un lieu symbolique qui a nourri les tentatives d'appropriation concurrentes et exclusives entres les grandes religions monothéistes.

Flux et reflux

C'est depuis 3.000 ans que le Judaïsme est lié à Jérusalem lors de sa conquête par le roi David qui en fit le centre religieux des Hébreux. Même lors de la disparition de la nation juive, entre 70 et 130, Jérusalem est restée, pour les juifs, leur lieu d'espérance messianique. Le christianisme, secte dissidente du judaïsme, est aussi très lié à cette ville par la Passion du Christ qui s'y est déroulée. Toutefois, la spiritualisation du christianisme fait que son rapport avec la "Terre Sainte" lui a permis d'établir des liens plus distanciés.

Lors de l'expansion de l'Islam, au VII° siècle, Jérusalem passe aux mains des Arabes qui y construisent "le Dôme du Rocher" puis la Mosquée al-Aqsa sur l'esplanade, troisième lieu saint de l'Islam. Pendant douze siècles, la présence musulmane fut presque exclusive à
Jérusalem. Il s'agissait jusqu'au XIXè siècle essentiellement de la vieille ville dont la superficie est limitée à environ 1 km². C'est en 1860 que Jérusalem s'est agrandie "hors les murs ". De nouveaux quartiers juifs et musulmans ont vu le jour. C'est aussi à cette époque que Jérusalem a commencé à devenir un problème politique avec l'intervention des puissances européennes et l'immigration des premiers Juifs sionistes.

Les propositions de solutions équitables.

- La souveraineté conjointe. La ville serait capitale politique de deux Etats : Israël et Palestine, avec une seule municipalité fonctionnant sur une base paritaire.
Cette solution, demanderait une coopération étroite entre les deux parties.
- La souveraineté partagée. La ville serait partagée entre dix arrondissements arabes et dix arrondissements juifs, gérée par une municipalité dotée de certains pouvoirs commun.
- La souveraineté divisée. Il y aurait une ville unique, avec une division au niveau municipal : des arrondissements arabes constituant d'un côté une municipalité arabe autonome, et de l'autre côté, des arrondissements juifs constituant la municipalité juive. Ainsi, il y aurait deux municipalités, l'une serait capitale d'Israël et l'autre capitale de la Palestine. Un tel statut devrait être encadré sur le plan international et garanti par des organisations internationales et des Etats.

Quel avenir pour Jérusalem ?

Actuellement c'est un lieu incessant de lutte entre Israéliens et Palestiniens.

Dans un souci volontariste de modifier le rapport démographique entre Arabes et Juifs pour rendre impossible le partage de la ville, le gouvernement israélien s'acharne depuis 1967 à la transformation de Jérusalem-Est, des quartiers juifs y ont été construits, 165.000 Juifs y habitent pour 160.000 Arabes dans ces mêmes lieux.
La situation s'est détériorée depuis les accords d'Oslo. Le gouvernement israélien a instauré en 1993 un bouclage de Jérusalem et pratique une politique expansionniste de construction de logements pour les Juifs.
Le fonctionnement des institutions palestiniennes à Jérusalem est entravé, par exemple, au niveau de la Maison de l'Orient, représentation de l'OLP.
Face à cette politique de force, les Palestiniens ont peu de pouvoir (encore moins à Jérusalem). Ils réagissent en développant, eux aussi, une politique active de construction dans les quartiers arabes, même au risque de l'illégalité, si bien que la parité démographique entre Arabes et Juifs n'a pas bougé depuis 1967 dans la zone métropolitaine de Jérusalem (Le "Grand Jérusalem").
L'Autorité palestinienne tente aussi de prendre en main la vie des Palestiniens : contrôle des écoles arabes, gestion des biens religieux musulmans.
Dans une logique politique fondée sur un compromis prenant en compte les aspirations des deux peuples, la seule issue possible ne peut être que politique pour le sort de Jérusalem, avec un traitement égalitaire entre les deux parties. Sinon, la ville restera divisée et risque de demeurer le siège d'une violence continue.


Notes de Jacqueline Tenet Mercier, revues par le conférencier

Alain Dieckhoff a fait paraître récemment : "Israéliens et Palestiniens. L'épreuve de la paix". Aubier, 1996.