Colloque du 14 novembre 1996


LE DEFI DES EUROCITES : COMMENT CONCILIER ATTRACTIVITE
COMPETITIVITE ET COHESION SOCIALE ?

A Lyon, le 14 novembre 1996, un colloque organisé par Alerte aux Réalités Internationales et la Confédération française pour l'Habitation, l'Urbanisme, l'Aménagement du Territoire et l'Environnement (COFHUAT) et leurs antennes lyonnaises, avec la Communauté Urbaine de Lyon, le concours des associations lyonnaises Démocratie du quotidien et l'Association Visages et le soutien du Crédit Local de France.


L'urbanisation accélérée est devenue un phénomène majeur et planétaire. "Des croissances urbaines de grande ampleur sans précédent historique !"décrivait un expert, Jean-François Langumier, directeur de la Cofhuat, dans une soirée-débat d'Alerte aux Réalités Internationales, le 14 mars 1995. Comment maîtriser ce processus, comment humaniser la ville ? L'ONU elle-même vient d'ouvrir le chantier à Istanbul en juin dernier, au cours d'un sommet appelé "Habitat II".

Dans la foulée de ce "Sommet mondial" sur la ville, Alerte aux réalités internationales s'est jointe à la Cofhuat, organisation non gouvernementale spécialisée, pour examiner non pas les défis posés à toutes les mégapoles de la planète, d'aujourd'hui et de demain, qu'elles soient du Nord (comme Londres, Tokyo ou Paris) ou du Sud (les plus nombreuses), mais les défis posés aux grandes cités européennes comme l'agglomération lyonnaise en offre l'exemple. Raymond Barre, maire de Lyon et président de la Communauté urbaine, a souhaité se joindre à cette initiative et à cette réflexion. Les villes de Barcelone, Birmingham, Francfort, Milan et Genève ont été sollicitées pour participer à ce colloque.

Ces eurocités tissent entre elles des relations de bon voisinage voire de coopération. Elles n'en sont pas moins parfois affrontées à des concurrences rudes pour asseoir et conforter leur dynamisme et leur attractivité.

Dans le même temps, des tensions, partout visibles, traversent ces villes qui concentrent à la fois des emplois très qualifiés et des gens sans emploi, des quartiers déshérités et des espaces "technopolitains"
Pas si simple de faire vivre la ville dans l'harmonie ! Le gouvernement de la ville peut se trouver, en effet, selon le cas, fragilisé ou au contraire dynamisé par l'émergence d'aspirations à une démocratie plus participative, du bas vers le haut, alors que les systèmes politico-institutionnels urbains demeurent fondés, dans les pays avancés, sur les principes de la démocratie représentative.
Les élus sont ainsi appelés dans ce colloque à dresser un diagnostic et à formuler leurs réponses possibles à la question : attractivité économique et cohésion sociale sont elles compatibles ? Des acteurs de terrain qualifiés diront leur expérience.

L'ambition de ce colloque est, en résumé, de lier les trois dimensions

L'effet de la concurrence accrue entre les eurocités dans un contexte économique mondialisé.
Les phénomènes de marginalisation, voire d'exclusion, socio-économique et culturelle d'un nombre croissant de citadins.
L'organisation des gouvernements urbains susceptibles d'apporter des réponses positives aux problèmes posés.

Ce colloque bénéficie du soutien notamment du Crédit local de France. Il concerne particulièrement les élus territoriaux, administrateurs et experts et tous les citoyens.

"LE DEFI DES EUROCITES" : COMMENT CONCILIER ATTRACTIVITE COMPETITIVITE ET COHESION SOCIALE ? Premières impressions après le colloque

Les débats

Je crois utile de rappeler très succintement le déroulement des interventions dont la très grande qualité mérite d'être soulignée
- Après l'ouverture du colloque par Robert Lafont Président de la Cofhuat, l'introduction de Jean-François Langumier a permis de situer le problème : quel chemin parcouru depuis les années 30 (fordisme) à nos jours (montée du chômage, dégats sociaux dans les pays développés, concurrence entre les eurocités)!
- Des témoignages sur Barcelone, Genève, Birmingham, Essen (parlant au nom des villes de la Ruhr), et bien évidemment sur Lyon et le réseau de villes de la région Rhône-Alpes mais aussi sur Toronto ont permis de poser des questions et de suggérer des réponses au défi lancé aux eurocités.
- Ces témoignages ont été complétés par les interventions de représentants de l'Onu venus de Genève et du délégué de la Communauté Urbaine de Lyon au Sommet de l'ONU à Istambul (Habitat II)
- La table ronde entre différents acteurs urbains dialoguant entre eux et avec la salle, magistralement conduite par J-F Dupuis du Crédit local de France nous a proposé une problématique :
- Des conclusions très positives ont été tirées par Raymond Barre, président de la Communauté urbaine de Lyon.

La question essentielle.

Ces eurocités sont à la fois concurrentes et complémentaires : concurrentes dans la mesure où elles cherchent à attirer des capitaux et des emplois qui n’iront pas chez les autres, complémentaires car elles sont associées dans une recherche difficile ayant pour thème la lutte qu’elles conduisent contre les fractures sociales liées au chômage et à l’exclusion La question fondamentale est alors la suivante : n'y a t il pas une contradiction insurmontable entre d'une part le besoin d'attractivité et de compétitivité, et d'autre part la nécessité de rétablir la solidarité ?
Christian Harzo, directeur de l'Observatoire social de Lyon (Faculté catholique) a bien montré qu'à cet égard, deux approches sont possibles :
- une approche politique et volontariste : imposer l’équilibre entre attractivité et fracture par une volonté politique à plusieurs niveaux ; l'Europe, l’État les collectivités au premier rang desquelles, les villes
- mais il est possible d'élargir l'idée d'attractivité qui devient alors fondamentale : elle ne porte pas seulement sur l'économie, la culture, les transports, la qualité de la vie, mais aussi sur l'aspect social : la nécessaire réduction
de la fracture sociale devient un élément parmi d’autres de l’attractivité

Diagnostic et esquisses de solutions.

L'importance d'une vision à long terme. La volonté de réduire des incertitudes préoccupent pratiquement toutes
les villes. Le choix fait par Barcelone de trois priorités (implicitement retenues par toutes les autres), à savoir : les transports, le logement, et l'emploi impliquent à l'évidence une politique urbaine fondée sur le long terme. Les entreprises que les eurocités veulent attirer (pour créer des emplois et des richesses) ne s’installeront que si elles ont sur le long terme une vision favorable (fiscalité, climat social, cf les interventions de MM Finance, directeur financier du groupe Pasteur-Mérieux et Balaguer, de la ville de Barcelone).

La cohésion va avec l'ouverture. C'est ce que nous affirment Jean Frébault, directeur de l'établissement public de l'Ile d'Abeau et Jacques Moulinier, vice-président de la Courly , c'est ce que nous confirment Michel Ruffieux, directeur de l'aménagment de la ville de Genève et Michel Finance qui nous présentent des villes multiraciales et multiculturelles : Genève ville exceptionnellement ouverte comporte une population de 42% d’immigrés de très haut niveau, Toronto, la 4 e ville au monde pour la qualité de la vie a vu sa population passer en quelques années de 600 000 à 3 millions d'habitants et cette immigration unique au monde s'est réalisée sans la création du moindre ghetto, sans que la cohésion ait été ébranlée..Dans les deux cas, le cosmopolitisme s'est avéré facteur de richesse et de culture (on y enseigne plus de 10 langues, ). Bien évidemment cette situation favorable n'exclut pas certains problèmes

Il y a aussi hélas des villes cosmopolites fracturées. Birmingham, présentée par Sandy Taylor et les villes de la Ruhr présentées par Jurgen Best (Essen) sont des exemples de cités en crise (chômage de l'ordre de 15%) : avec des pertes de plusieurs centaines de milliers d'emplois, accompagnées d'une régression de la population totale, avec des populations immigrées relativement nombreuses. Très courageusement ces villes ont engagé une lutte pour la reconquète de leur attractivité, en privilégiant des opérations de reconquète de quartiers défavorisés, créatrices d'emplois, plutôt que la recherche d'aide sociale, ces cités sont éligibles à l'intervention de fonds de la Communauté européenne, à condition de présenter une stratégie et un calendrier de développement et de diversification

Les exemples de Barcelone et Lyon . Ces exemples (villes et réseaux de villes) sont présentés par MM Oriol Balaguer, Jacques Moulinier, et Michel Rivoire du Conseil régional Rhône-Alpes. Ce sont des cités attractives ce qui n'exclut pas l'existence de fractures graves et difficiles à résorber (les quartiers prospères et les quartiers en crise sont quelquefois géographiquement très voisins) les politiques choisies sont souvent très proches : alors que Barcelone donne la priorité aux transports, au logement et à l'emploi, Lyon choisit de développer les communications, l'intelligence, et de mobiliser ses territoires
Michel Rivoire élargit la réflexion à un véritable réseau de villes en région Rhône-Alpes (Lyon, Saint-Etienne, Grenoble, Annecy et Chambéry), disposées dans un quadrilatère dont la surface est comparable à celle de Los Angeles, ces cités jouent la complémentarité, et développent des projets communs (éducation, transports, échanges, culture, santé)
Une référence à "Habitat II". Henry Chabert, vice-président de la Courly s'efforce d'intégrer nos réflexions dans le cadre beaucoup plus large de la Conférence Mondiale d'Istambul (Habitat 2), où il a été le représentant de la Communauté Urbaine et de se placer dans les perspectives de la Conférence de Rio sur le développement durable.Ce témoignage est complété par les interventions de M. Genau et de Mme Schweinichen (Onu Genève) Les conclusions sont tirées par Paul Pavy de la Caisse des Dépôts, président de séance, qui était lui aussi à Istambul.

La table ronde

L'urbanisme. C'est souvent le reflet (la conséquence) d'une crise sociale , mais il est vrai qu'un bon urbanisme peut aussi contribuer à améliorer une situation dégradée : il faut donc lutter à la fois contre l'exclusion sociale et contre l'exclusion spatiale . Une cité en crise parce qu'elle est isolée (hors trame et hors flux) peut être transformée si on la remet en communication avec les autres par une liaison (routière ou ferroviaire). Les schémas directeurs paraissent à certains mieux adaptés aux États-Unis qu'en Europe (exemple de Baltimore). Il y a des liens évidents entre l'urbanisme et l'attractivité, mais des comportements différents selon le lieu : quand l'attractivité disparait, aux États-Unis, les habitants s'en vont ; en Europe, on aménage l'espace pour les garder.

Caricatures et illusions. Il faut combattre certaines illusions : il y a des banlieues en crise, mais il y en a d'autres beaucoup plus riches que les centres villes. Il faut aussi se garder de caricaturer, dit Christian Delorme, membre du haut conseil de l'intégration, certaines banlieues en crise comportent néanmoins plus d'inclus que d'exclus, c'est vrai que l'on a peur des émeutes, des oisifs, des intégristes , de la drogue, (et quelquefois des jeunes ) mais il s'agit de réalités dont il faut avoir conscience et non en faire des repoussoirs. Enfin, une constatation qui a fait l'unanimité : la fracture entre le Nord et le Sud n'est pas seulement un phénomène planétaire, il se retrouve souvent dans la ville, a souligné Laurent Davezies, de l'institut d'urbanisme de Paris et Université Paris XII.

L'importance des entreprises dans la ville. Cette importance est souvent gravement sous estimée alors que leur comportement est tout à fait fondamental : une entreprise choisira de s'installer pour longtemps dans une ville beaucoup plus pour des raisons d' environnement dans une perspective de long terme (fiscal, social, culturel, transports ) que pour capter une aide financière à court terme

Quelques points de discussion avec les participants.

- selon un intervenant la mondialisation serait la principale cause de la fracture sociale dans les eurocités, ce point de vue est fortement contesté (sans que soit niée une part de responsabilité), il faut balayer d'abord devant notre porte :
la mondialisation est cependant un phénomène réel dont l'importance peut s'amplifier, d'où le besoin de politiques locales, d'interventions locales, d’appuis locaux
- certains s'étonnent de la faible participation des entreprises au colloque, or il est confirmé qu'elles ont été très largement invitées , l'on peut donc s'interroger à juste titre sur les causes de cette relative absence
- à propos du développement durable (références aux Sommets de Rio et d Istambul), certains font remarquer que l'exigence de "durabilité" (qui ne serait d'accord?) ne doit en aucun cas s'opposer au développement dont les eurocités ont le plus grand besoin (en d'autres termes, n'appliquer le principe de précaution qu'avec précaution)

Conclusions

Elles ont été tirées par Raymond Barre après les synthèses faites par Christian Harzo (Faculté catholique de Lyon) et Jacques Bourdillon (Président d' Alerte aux Réalités Internationales). Après relecture des différents documents nous proposons les neuf points ci après :
- L'attractivité intégrant le social, pourrait être notre objectif principal,
- L’État et la ville ont un rôle fondamental : ils peuvent imposer la solidarité,
- Il est beaucoup plus difficile d'être efficace si les pouvoirs locaux sont éparpillés, aussi, le développement de l’intercommunalité est il unanimement souhaité
- Le rôle des entreprises pourtant majeur est hélas sous estimé
- L'ouverture et la cohésion ne sont pas antinomiques ; un modèle pluriculturel est vivifiant (exemples deToronto et de Genève)
- Culture et formation sont facteurs de cohésion et d'attractivité
- Les réseaux de villes apportent complémentarité, projets communs, la force de l'union
- Urbaniser c'est lutter à la fois contre l'exclusion sociale et l'exclusion spatiale
- Avec de l'ambition et de la continuité, la politique de la ville réussira, elle commence d'ailleurs à marcher.

Jacques Bourdillon