Colloque du 23 mai 1996


EMPLOI ET REMUNERATIONS : LES EXPERIENCES BRITANNIQUE ET AMERICAINE
Exposé de Claude Vimont, président du Conseil scientifique de l'Observatoire de l'emploi et de la formation d'Ile de France,


Aux Etats-Unis, en matière d'emploi la réussite est incontestable, largement diffusée à l'occasion de la campagne électorale actuelle : Il y a en un peu plus de huit millions de créations d'emploi sur les trois dernières années. Cela représenterait, pour la France, un million et demi de créations en 3 ans. Ce serait considérable ! Dans ces créations, les fameux "petits boulots" ne représentent que 20 % à 22 %.
Le président du conseil économique du Président des Etats-Unis, M. Stiegler, dit que les emplois créés sont pour l'ensemble de bons d'emplois, cela est vrai pour 80 % d'entre eux et pas pour les 20 % qui représentent des emplois de service, notamment de petits emplois dans le commerce de détail, emplois dont le nombre continue à croître et qui sont faiblement payés.

L'impression aux Etats-Unis, celle de l'opinion et même celle des autorités gouvernementales, ne correspond pas à ce diagnostic. M. Reich lui-même, Ministre du travail, a dit ( au G7 à Lille) que la situation de l'emploi aux Etats-Unis n'est pas satisfaisante, Clinton l'a dit occasionnellement. Cette réussite et ce malaise méritent réflexion.

Nous avons tort d'orienter notre réflexion sur l'emploi aux Etats-Unis sur le seul problème des "petits boulots" qui sont une réalité, mais de portée relativement limitée. En revanche, ce qui se passe par ailleurs aux Etats-Unis est plus important et très significatif de l'avenir.

Processus fractal

P. Krugman a défini le processus fractal des revenus, un phénomène nouveau : lorsque il y a beaucoup de diplômés d'un niveau donné, la dispersion des revenus de ces diplômés tend à s'accroître. De ce fait sont créés des problèmes, non pas de manque d'emplois, mais de frustrations liées au niveau de qualité des emplois et ou des rémunérations acceptées.
Les Américains ont l'habitude d'avoir de gros effectifs scolarisés à des niveaux élevés depuis beaucoup plus de temps que nous, - ils ont dix ans d'avance sur nous- . Ils savent ce qu'est un marché du travail où se présentent beaucoup de diplômés. Nous commençons seulement à connaître ce mouvement. C'est un point important pour ce qui touche la formation des revenus.

Un autre phénomène se produit, aux Etats-Unis comme ailleurs, c'est le déclin des grandes structures, des grandes firmes, employeurs de gros effectifs de main-d'oeuvre et leur assurant une carrière continue. Là-bas comme chez nous, ces grandes formations réduisent leurs effectifs, leurs niveaux hiérarchiques, externalisent une partie de leur activité. En revanche les Etats-Unis connaissent un mouvement très important de création d'entreprises petites et moyennes , mais sans garantie de succès pour ceux qui se lancent dans ces opérations. Un auteur, peu connu en France, Wallace Peterson, vient de sortir un livre intitulé "Silent depression". Il explique "qu'un certain nombre d'Américains sont déçus de constater qu'ils doivent en faire beaucoup plus pour simplement maintenir leur situation sociale au même niveau que par le passé". Ceci est dû au processus fractal des revenus des groupes de diplômés à forts effectifs. Il est dû aussi au fait que les gens qui managent leur petite entreprise doivent "cravacher" pour les tenir en état.

Ils ne sont plus dans ces vastes structures dans lesquelles il travaillaient beaucoup, certes, mais avec une garantie de l'emploi.
La réussite s'impose sur le marché. Ceux qui gagnent le plus, gagnent de plus en plus. La dispersion s'accroît. On observe également des écarts de rémunérations dans le temps pour ceux qui se sont lancés, avec succès pour un grand nombre d'entre eux, mais avec un grand risque, dans des activités individuelles. C'est cette évolution du marché de l'emploi et des rémunération aux Etats-Unis qui explique l'état de malaise que les Américains eux-mêmes nous décrivent et non pas l'insuffisance du nombre des emplois créés ou l'excès de petits boulots.

Faux succès britanniques

Que nous apprend l'expérience britannique ? Outre-Manche, la situation est beaucoup plus complexe. On dit que le taux de chômage est descendu à 8 % , ce qui , fin 1995, est une assez belle réussite (la France en est à 11,5 %). La situation démographique doit être prise en compte sans doute : sur les cinq dernières années, la France a enregistré un surcroît de 500 000 personnes à insérer de plus que la Grande-Bretagne. Mais le paradoxe de la situation britannique tient au fait qu'il y coexiste une baisse du chômage et, étonnamment, également une baisse de l'emploi.
Cette baisse de l'emploi est, dans l'industrie, de 21 % en Grande-Bretagne et de 10 % en France soit une liquidation de l'activité industrielle supérieure du double de celle que la France a connue. Par ailleurs, les effectifs des services n'ont que très faiblement augmenté (+1 % en 5 ans) ; ils ont baissé dans les administrations (-1 %) dans le secteur de l'éducation (-0,5 %) et ils n'ont augmenté que de 0,7 % dans le secteur de la santé. En réalité, l'emploi a donc baissé en Grande-Bretagne, alors que le taux de l'expansion a été du même ordre que le nôtre, que la durée du travail y est restée très élevée (1717 heures contre 1657 en France), durée de travail non pas réduite mais croissante et parmi les plus longues des pays développés. Le chômage des jeunes y est moindre qu'en France, celui des plus âgés également (46 % encore au travail dans la classe d'âge des 55 ans - 64 ans, pour 33 % en France).

Comment dès lors expliquer cette baisse du taux de chômage en Grande-Bretagne ? La raison en est que les Britanniques ont pratiqué une politique d'exclusion massive de la main-d'oeuvre masculine adulte, par l'intermédiaire des fins de droits des chômeurs. 800 000 personnes ont ainsi été exclues des statistiques du chômage en 5 ans. Elles n'apparaissent plus dans la population active. Elles sont sorties du marché du travail : ni employées ni au chômage, ni à la recherche d'un emploi, dans les enquêtes sur l'emploi et le chômage, même celles faites avec le concept du BIT. Cette exclusion est fondamentale. Elle est dispersée sur tout le pays, mais forte sur le nord-ouest et l'Ecosse.

Le temps partiel a été développé depuis très longtemps en Grande-Bretagne, il est de 44 % chez les femmes, mais à ce niveau, stable depuis plus de 12 ans ; ce qui monte, c'est le temps partiel des hommes , essayant de trouver malgré tout, un emploi. Ce paysage général entraîne une dispersion particulièrement élevée des rémunérations. Il existe ainsi un groupe d'exclus qui n'apparaît même pas dans les statistiques, et un groupe de jeunes important employés à temps partiel avec les rémunérations correspondantes. Le système d'exclusion britannique permet d'afficher un taux de chômage faible avec une situation réelle très défavorable pour des hommes en âge de pleine activité. Le modèle britannique est infiniment plus mauvais que le modèle américain. Il est de plus hypocrite.

Notes de Michel Cuperly.